Sur une planète Mars terraformée, une société matriarcale dirige un procès militaire pour comprendre les évènements sanglants qui se sont produits lors d’un transfert de prisonniers depuis une mine.

Ghosts of Mars est le dernier film de Carpenter à sortir au cinéma à l’international. C’est pour cela que je le considère comme son film testament. Après ce film, il réalise quelques épisodes de Masters of Horror et The Ward (2011) puis prend sa retraite. Boudé à sa sortie par le public et les critiques, il est devenu culte au fil des ans et a influencé différentes œuvres venant de différents médias.

Ghosts of Mars est une œuvre hybride, déjantée et trop riche. On est dans un western post-apo, empreint de science-fiction parsemée de fantastique, le tout remué au heavy metal, proposant un univers en huis clos dans une mine hantée, enrobé d’une narration en flashback reprenant les thèmes des films de procès judiciaires. Carpenter a rassemblé une quantité d’informations faisant de chaque visionnage une nouvelle expérience. Ce « too much » est sûrement ce qui a causé la perte du film. En plus de brasser énormément de thèmes, la réalisation se veut originale, rappelant souvent un film amateur. Je fais allusion ici au nombre de fondus enchaînés qui se soustraient aux raccords traditionnels. On a l’impression de voir un film charcuté par des producteurs véreux, un peu comme Rollerball de McTiernan, alors que ces décisions proviennent des choix esthétiques du réalisateur. Ces fondus représentent les ressentis, les moments de flou de l’histoire contée par Natasha Henstridge au moment du procès et se trouvant sous l’influence d’une drogue au moment des évènements funestes qui se sont produits dans la mine. Bien que le film ait bénéficié du travail de Gary B. Kibbe à la lumière, on en ressent le manque de moyens, donnant à ce film une impression de série B fauchée.

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Pour le huis clos, Carpenter n’en est pas à son premier essai. On peut citer The Thing, ou encore Assault, Fog, Le Prince des ténèbres et son tout premier, Dark Star, et même son ultime, The Ward. Dans Ghost of Mars, il atteint sa quintessence. Ce qui fait l’originalité de Ghosts of Mars, c’est justement sa construction en flashback. Très souvent, dans le huis clos, ce procédé est utilisé pour justifier une respiration de l’intrigue. Dans ce film, depuis un procès fermé, les évènements du passé nous renvoient toujours à des lieux murés : le train, la mine, les véhicules, les tunnels. Les rares moments où l’on va en extérieur justifient le fait de s’enfermer. L’ennemi est presque invisible, car il s’agit d’une fumée. Fumée qui peut voir, entendre et penser comme nous le suggèrent des moments en focalisation interne. Cette menace renforce le caractère anxiogène car la respirer ferait de nous des fantômes martiens, avides de scarifications, avec des besoins de transformer en armes tout le matériel minier.

La construction en flashback est sous forme de poupée russe. Il y a des flashbacks dans les flashbacks, racontés par d’autres protagonistes et cela sans voix off. Cette narration à différents niveaux se complexifie encore en choisissant de n’adopter que le point de vue de la survivante, relatant les faits selon sa mémoire, endommagée par la drogue. Cette narration complexe trouve dans ce film une limpidité, ne perdant jamais le spectateur, lui offrant de nouvelles informations au bon moment, après l’avoir laissé s’interroger sur les protagonistes qu’il croise. Tous les personnages ont un passé maîtrisé, donnant au film un grand univers diégétique et logique. Ils ont tous un vécu se laissant entrevoir dans les dialogues et se confirmant grâce à leur récit des évènements. Peu de films à ce jour peuvent se vanter d’avoir réussi cela ou même de s’y être vraiment frottés.

Carpenter maîtrise les codes de sa narration, que ce soit au niveau du script ou de la réalisation. C’est une quintessence de toutes ses œuvres, des années de réflexion qu’il pose sur la pellicule. La fin, comme dans tous les films de Carpenter, donne envie d’une suite, qui n’aura jamais lieu. En bon indépendant du cinéma américain, il reste fidèle à lui-même jusqu’au bout de sa carrière. L’héritage de Carpenter dans le cinéma n’est plus à prouver. Il a été d’une très grande influence pour de nombreux autres cinéastes, sagas et genres du cinéma. Ses œuvres étendent leur influence au-delà de leur propre médium. Ce qui distingue Ghosts of Mars de ses autres œuvres est que peu de gens y voient son influence pourtant immense depuis la sortie du film en salle. J’ai toujours eu deux impressions avec Ghosts of Mars : il semble s’inspirer du jeu vidéo Doom, et encore aujourd’hui, j’y vois son ombre dans de nombreux films, jeux vidéo, musiques.

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Ghosts of Mars est une adaptation non officielle de Doom, et peut-être la meilleure adaptation de jeux vidéo portée à l’écran. Je n’ai jamais trouvé de traces de plagiat, problèmes d’auteur à ce sujet. La générosité du créateur de Doom n’est plus à prouver. Après le succès de son jeu, il a partagé gratuitement son moteur graphique, pour que d’autres concepteurs continuent de créer du contenu. Je l’espère, et je suis persuadé qu’il a vu ce film et s’en est trouvé flatté. Tout comme dans Doom, le film nous projette sur Mars, dans des complexes fermés n’ayant pas grand-chose en commun. Les couloirs des installations minières ressemblent à des canalisations, l’espace extérieur à une ville de western, le tombeau d’où sont libérés les fantômes fait écho à l’Égypte ancienne. J’ai l’impression d’y voir les niveaux de jeu de Doom. Les antagonistes sont des êtres plus ou moins surnaturels, comme
dans Doom.

Le jeu vidéo dont je pense qu’il s’inspire est ce que l’on appelle un fast FPS, un jeu de tir nerveux à la première personne. Dans ce film, qu’est-ce que ça défouraille, et la vue à la première personne est symbolisée par la narration n’adoptant que le point de vue de l’unique survivante du train. Une interprétation intelligente, pleine de sens, dont beaucoup de réalisateurs auraient dû s’inspirer avant leur adaptation.

Après Ghosts of Mars, Hollywood tentera plusieurs adaptations de jeux vidéo en film, sans grande réussite, surtout le film Doom. Ghost of Mars, de manière officieuse, a été l’un des premiers et surement le plus réussi. Il a prédit tout un pan de la production hollywoodienne à venir. L’influence du film va très loin. Il m’est impossible de ne pas penser à Ghosts of Mars quand je vois des vidéos du jeu Half-Life 2 où l’on peut lancer des disqueuses sur les ennemis, comme le font les fantômes sur les militaires. Je ressens aussi son esthétisme dans le jeu Borderlands (pas le film), où les antagonistes sont des sadiques, le visage scarifié, peint en blanc, comme pour les mineurs envoûtés par les fantômes. Je ne peux m’empêcher, en voyant les deux derniers Mad Max, où sur fond de métal des hommes scarifiés au visage blanchi partent à la poursuite des gentils, de me dire que G. Miller a vu ce film. Je ne cite ici que les œuvres plus flagrantes et apprécierais que vous laissiez en commentaire d’autres œuvres faisant référence au dernier film de Carpenter.

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Enfin, Ghosts of Mars est un film d’action et son casting regorge de bonnes surprises. Tout d’abord Ice Cube, qui est au sommet de sa carrière, joue Sam la Désolation, un truand notoire. Jason Statham, avec de vrais cheveux, joue un gros bras militaire. Rien que ces deux choix et leur parcours depuis montrent à quel point Carpenter sait choisir ses acteurs. Ils deviendront dans les années 2000 et demeurent aujourd’hui des icônes du film d’action.


C’est pour tout cela que Ghosts of Mars est le testament cinématographique de John Carpenter. Il influence encore aujourd’hui des œuvres ayant connu de grands succès. Il prédit la vague de cinéma d’action américain qui s’ensuivra. Il montre la maîtrise de la narration de l’auteur. Il est juste dommage que le faible budget qui lui est alloué ne lui permette pas une plus grande richesse et surtout précision visuelle. Mais qu’importe le budget, si les idées sont bonnes. C’est la dernière leçon d’un maître du genre pour tous les cinéastes à venir.