
Par un été caniculaire, le photographe L.B. Jefferies (James Stewart) est confiné chez lui, une jambe dans le plâtre. Sa petite amie Lisa (Grace Kelly) a beau lui rendre visite et se plier en quatre pour lui faire plaisir, le grand malade est las. Pour tromper l’ennui, il passe ses journées devant sa « fenêtre sur cour », à épier ses voisins. Le cauchemar de tout locataire d’un appartement avec vis-à-vis.
Une nuit, Jeff est témoin des agissements suspects de Lars Thorwald (Raymond Burr), un représentant commercial habitant dans l’immeuble d’en face. Ce dernier fait plusieurs allers-retours hors de son appartement, une valise à la main. Le lendemain, Anna Thornwald (Irene Winston) semble avoir disparu. Le photographe en est convaincu : son voisin a tué sa voisine. Mais s’agit-il vraiment d’un meurtre ? Un thriller virtuose, dont on ne divulgâchera pas le dénouement ici.
On ne présente plus Alfred Hitchcock. En soixante ans de carrière, ce cinéaste prolifique aura réalisé plus de cinquante films et un bon paquet de chefs-d’œuvre. Mais avant de tourner Sueurs froides (Vertigo, 1958), La Mort aux trousses (North by Northwest, 1959), Psychose (Psycho, 1960) ou Les Oiseaux (The Birds, 1963), le Britannique avait déjà bouleversé les codes du thriller avec Fenêtre sur cour (Rear Window, 1954) – une adaptation de la nouvelle It Had to Be Murder (William Irish, 1944).
Acclamé par la critique dès sa sortie, le film est encore tenu en haute estime par les cinéphiles contemporains. Il se classe en 53e position dans le top des 250 meilleurs films selon IMDB et il a inspiré plusieurs films de Brian De Palma, un épisode des Simpsons, et même un album de Taylor Swift. Oui oui.
Aujourd’hui, ce huis clos atypique est souvent considéré comme l’un des meilleurs longs-métrages d’Hitchcock. Mais pourquoi donc, me demanderez-vous ?
Le maître du suspense
Si Fenêtre sur cour fait encore son petit effet soixante-douze ans après sa sortie, c’est entre autres parce que la tension y est construite de manière inhabituelle. Ici, pas de musique stressante, pas de volatiles tueurs ou de psychopathes qui vous suivent jusque dans votre douche. Juste une série d’événements étranges, auxquels on peut trouver une explication tout à fait rationnelle… ou coller un sens bien plus sombre.
Jeff est convaincu que Thornwald a tué sa femme, mais il n’a pas assisté au meurtre. Il ne sait pas vraiment ce qu’il a vu ; il ne fait qu’assembler les pièces d’un puzzle imaginaire. Bien que réticentes au départ, Lisa et Stella (Thelma Ritter, l’infirmière qui s’occupe du héros) finissent aussi par se prendre au jeu, jusqu’à se poser les questions les plus macabres. Et plus leur obsession grandit, plus on a envie d’y croire.

Mais on serait aussi tenté d’écouter la voix de la sagesse, incarnée par Tom (Wendell Corey), un ami policier que Jeff appelle pour mener l’enquête. De son point de vue, toute cette histoire n’est pas crédible, et ses arguments sont logiques. Comme les personnages s’ennuient, ils voient ce qu’ils ont envie de voir : quelque chose de palpitant. Quand l’inspecteur revient avec des preuves accablantes de l’innocence de Thornwald, Lisa avoue même être déçue. Mais peut-être que Tom se trompe ?
Dans Fenêtre sur cour, ce n’est pas le supposé crime qui nous tient en haleine, c’est sa perpétuelle remise en question. On est sans cesse tiraillé entre le vrai et le faux, le rationnel et la paranoïa. Tout n’est que suppositions. Hitchcock nous mène en bateau avec sa maestria habituelle, et on ne peut que dire « oui, capitaine » jusqu’à ce que le climax final nous donne tort – ou raison.
Flagrant délit de voyeurisme
Cette tension est d’autant plus forte que Fenêtre sur cour est construit comme un huis clos : Jeff est immobilisé chez lui, et nous, pauvres spectateurs·rices, sommes contraint·e·s de rester dans le petit appartement morose de ce personnage détestable. Heureusement pour nous, l’action ne se limite pas à ce qui arrive chez le photographe.
Car depuis sa fenêtre, Jeff peut voir celles de six autres logements, mais aussi ce qu’il se passe derrière les vitres, ouvertes pour lutter contre la chaleur estivale. Cette configuration redéfinit les limites traditionnelles du huis clos : ce qui est important n’est pas dedans, mais dehors. En un sens, Fenêtre sur cour propose donc un huis clos « ouvert » – ce qui est utile pour l’enquête, mais peut aussi se révéler dangereux.
Toutefois, cette ouverture est limitée par la vision de Jeff. Souvent subjective, la caméra adopte son point de vue : chaque plan est tourné plus ou moins à partir du même endroit, devant la fenêtre, et le film entier repose sur une logique de champ-contrechamp entre l’observateur et ce qui est observé. Dans Fenêtre sur cour, notre regard est conditionné par celui des personnages, et on en sait pas plus qu’eux (enfin, peut-être un peu plus, mais on a dit qu’on ne divulgâchait rien).

Et il en va de même pour le son, dont le traitement est tout bonnement incroyable. En effet, à part les crédits d’ouverture et de fermeture, toute la bande-son de Fenêtre sur cour est composée de musiques et de bruits intradiégétiques. On entend uniquement ce que Jeff entend dans son appartement : des bruits de circulation, des conversations étouffées, la radio, le pianiste d’à côté qui répète… et parfois, des cris.
Une réalisation de génie, mais ces choix de mise en scène nous mettent malgré nous à la place du héros, et nous rendent complices de ses accès de voyeurisme décomplexé. Canicule oblige, la jeune voisine d’en face apparaît souvent en petite tenue, offerte en pâture au male gaze de Jeff, de Tom et du spectateur.
Réduite à une partie de son corps par son surnom (« Miss Torse », traduisez « Miss Pare-chocs » en LV2 beauf), cette danseuse est pensée comme une attraction, un spectacle pour les yeux des hommes. Ajoutez à cela le manque de respect avec lequel Jeff traite les femmes, et vous obtiendrez un cocktail ciné-patriarcat du plus bel effet.
Le monde est un théâtre
Ces jeux de regards ont poussé de nombreux·ses critiques et analystes à interpréter Fenêtre sur cour comme une métaphore du cinéma. Dans cette allégorie, Jeff est un réalisateur, son œil, une caméra, et la cour de l’immeuble est un plateau. Mais par certains aspects, le film peut être vu comme un hommage à la tradition théâtrale dans son ensemble.
L’histoire commence par un lever de rideau – ou plutôt, de stores –, puis on nous présente la scène – la cour – avec ses décors impressionnants. À chaque fenêtre, des acteurs et actrices en costumes colorés interprètent leur propre petite pièce. Des cadres dans le cadre, des huis clos dans le huis clos, des histoires dans l’histoire. On se prend à attendre la suite avec impatience, en laissant parfois de côté l’intrigue principale. Jusqu’à l’épilogue, qui verra toutes les lignes narratives se boucler dans un happy ending globalisé (oups, j’ai divulgâché).
Si Fenêtre sur cour est un thriller, les sous-intrigues de la cour nous proposent d’autres genres et d’autres formes. On assiste tour à tour à des comédies, des tragédies ou des histoires d’amour (je vous passe l’analyse de la relation de Jeff et Lisa : le photographe ne mérite clairement pas cette boss lady, et on espère qu’elle trouvera quelqu’un qui saura l’apprécier à sa juste valeur). On passe de la pantomime à la comédie musicale, et même au théâtre d’ombres lorsque les rideaux sont fermés.
Toute cette couleur et cette agitation contrastent radicalement avec le personnage principal, immobilisé et bougon dans son pyjama bleu fade. Le photographe a l’air tout à fait banal à côté des personnages qu’il observe. Ce n’est pas lui, le réalisateur : il fait partie du public. Comme nous, il regarde avec fascination le spectacle qui s’offre à ses yeux, de l’autre côté de la cour. Et ce spectacle est si prenant qu’on l’excuserait presque de faire du voyeurisme. Presque.





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