
Pour ceux ou celles qui n’en auraient pas la patience, le titre du film fait référence à une croyance antique consistant à penser que des abeilles pouvaient naître spontanément de la carcasse pourrissante d’un bœuf ou d’une vache, et symbolise l’émergence d’une vie nouvelle sur les restes d’une vie perdue. La sonorité de celui-ci est également confondante puisqu’elle peut évoquer à tort une fleur, un insecte, un endroit ou même une maladie, d’après Will Tracy, l’auteur du scénario.
La confusion est donc à l’ordre du jour.
Yorgos Lanthimos nous met très rapidement dans l’ambiance en nous présentant les personnages principaux dans des activités et des états d’esprit similaires, mais chacun dans son environnement quotidien : Teddy (Jesse Plemons) et son très influençable cousin Donny (Aidan Delbis), apiculteurs beaufs pas spécialement préoccupés par l’hygiène corporelle ou domestique, très inquiétés par la disparition progressive des abeilles, qui s’entrainent quotidiennement au sol de leur demeure rurale pour une mission destinée à sauver l’humanité, tout en s’autocastrant chimiquement pour inhiber leurs désirs physiques et distractions mentales ! Et Michelle Fuller (Emma Stone), froide présidente générale d’une grande compagnie biotech, se levant à l’aube tous les matins pour s’entrainer dans la salle de sport dernier cri de sa grande villa de banlieue tout aussi ultramoderne et glaciale qu’elle, avant de conduire vers ses bureaux où elle passe ses journées à intimider ses employés à grands coups d’agressivité passive pour maximiser les profits.
Mais voilà… Teddy, en bon internaute ayant manqué quelques classes à l’école, est aussi nourri aux conspirations. Après de nombreuses recherches en ligne sur les causes de la disparition de ses abeilles adorées, le redneck est persuadé que Michelle est une envoyée extraterrestre venant d’Andromède dont le but est de rapporter à son empereur des informations qui mèneront les Andromédans à détruire l’humanité. Teddy enrôle donc Donny dans une quête désespérée : kidnapper Michelle, puis la séquestrer dans leur cave afin qu’elle accède à leur exigence, et leur obtienne une audience avec l’empereur andromédan pour défendre la cause de l’humanité et éviter son annihilation, avant la date fatidique, la prochaine éclipse totale de lune dans trois jours.
Comment ça, vous trouvez que tout s’est un peu tiré par les cheveux ? Mais faites donc vos propres recherches !
Ouvrez vos yeux et arrêtez de gober tout ce que les médias et les dirigeants politiques et corporatifs de notre planète vous gavent pour vous endormir, voyons !
Toutes les preuves sont là, devant vous, évidentes ! C’est le motto du film, et il est répété, et répété, maintes fois durant celui-ci, comme un bon lavage de cerveau.
La situation est grotesque. Les personnages semblent à la limite du caricatural et de l’improbable, peut-être parce que nous connaissons tous au moins une personne similaire ? Le scénario évoluant sur le fil d’une lame de rasoir menace de s’effondrer à chaque seconde… mais il tient. Peut-être à cause de l’impossibilité de s’attacher à Teddy, Donny, Michelle ou même au shériff Casey, brave bonhomme qui passe son temps à essayer de se faire pardonner de ses multiples actes d’intimidation sur Teddy et Donny dans leur adolescence, plutôt que d’enquêter sérieusement sur la disparition de Michelle ? Il est impossible de ne pas trouver que des fautes, de ne pas juger ces êtres plus abjects et égoïstes les uns que les autres, et au bout du compte, de pouffer nerveusement face à tout cet humour dont on ne sait s’il est réellement noir ou juste débile. Ce fil rouge est la colonne vertébrale du long métrage, mais aussi sa plus grande faiblesse car à force, l’idée devient lassante… jusqu’au retournement final, où bien entendu on se maudit un peu de ne pas avoir imaginé.
Mais est-ce vraiment notre faute, après avoir été inondés de désinformation et de « fake news », et découragés de « faire nos propres recherches », pendant des années ?
L’idée et la technique ne sont pas nouvelles et font penser aux œuvres de M. Night Shyamalan, spécialiste du retournement de situation de dernière minute, ou à Fight Club de David Fincher, Old Boy de Park Chan-wook, Shutter Island de Martin Scorsese, À Couteaux Tirés de Rian Johnson, ou encore aux Diaboliques d’Henri-Georges Clouzot parmi tant d’autres. Yorgos Lanthimos, à l’instar de ses prédécesseurs, laisse des indices, subtils ou moins, tout au long de son film, que certains repèreront immédiatement, mais dont la signification reste souvent obscure. C’est surtout le sentiment constant de gêne, l’impression de rater quelque chose de pourtant gros comme une maison, qui est dominant et le signe que le réalisateur a bien gagné son pari émotionnel de déstabilisation du public.

Même si Emma Stone est magistrale à son habitude, il est pourtant indéniable que le film appartient à Jesse Plemons, dont il ne serait pas surprenant que l’interprétation soit récompensée par une nomination aux Oscars. La direction photo apparait plutôt réaliste et minimaliste en ce qui concerne l’éclairage, mais son intérêt réside surtout dans le choix des angles de caméra, qui soutiennent le doute permanent et la tension psychologique jusqu’au bout, rendant le film encore plus déstabilisant. Le réalisateur a découpé son scénario en trois actes, suivant les trois journées précédant l’échéance cosmique lunaire, chacun marqué par un carton signifiant l’enfoncement dans la conspiration par des représentations de plus en plus platistes de notre monde au destin suspendu au jugement des mystérieux Andromédans. L’autre star du film, tout aussi présente que les acteurs, les décors et la caméra, peut-être même trop présente, est une bande originale orchestrée qui rappelle fortement Stanley Kubrick et ses utilisations de musique aux accents dramatiques. S’il s’agit d’un hommage au maître, il est immanquable. S’il s’agit d’une diversion auditive pour mieux détourner l’attention de ce qui se passe à l’écran (Ah ! AH ! indice dramatique ?), elle est aussi impossible à ignorer.
Yorgos Lanthimos nous livre donc ici une œuvre cinématographique plaisante, même si l’attente est longue pour arriver à la récompense et révélation finale, doublée d’une réflexion ni trop subtile ni trop balourde, sur l’état de l’humanité après 20 ans d’internet 2.0 et une pandémie qui a manifestement laissé beaucoup de séquelles psychologiques ainsi qu’une division sociale évidente. La moralité de ce long métrage, si elle était triviale, pourrait être de ne faire confiance à personne, et que la vérité est ailleurs. Mais… où avons-nous déjà entendu cela ?




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