
Adaptation du manga éponyme par Taiyô Matsumoto parut au Japon entre 1993 et 1994, le long-métrage Amer Béton a été réalisé par Michael Arias et est sorti en 2006.
J’ai choisi de commenter un bon bout de la première moitié du film donc si vous avez peur des spoilers, sachez que lire ceci ne vous racontera qu’une petite partie de tous les éléments. Si vous ne voulez vraiment aucun spoil, allez voir le film et revenez lire l’article après, bien sûr.
Ayant vu le film avant de lire le manga, j’ai été conquise par cette adaptation qui fait vraiment honneur à l’œuvre originale. Dans un univers plein de couleurs et de sons, Michael Arias nous présente une dystopie fraternelle.

Nous sommes donc à Trésorville, décrit par Blanc (Yū Aoi et Béatrice Wegnez pour la version française), comme une « sorte de pays imaginaire ». Il a onze ans et il y vit avec son frère, Noir (Kazunari Ninomiya et Bruno Mullenaerts pour la version française), de quelques ans son ainé, dans une voiture abandonnée, sous un pont. Ils sont Les Chats. Blanc est la définition de l’enfance : il s’amuse de tout, s’invente des conversations avec des extra-terrestres et rêve toujours de la même chose : aller à la mer avec Noir. Ce dernier, quant à lui, est le protecteur de son frère : à première vue plus adulte, mais aussi plus violent. Il fait la réputation des Chats dans le quartier, dans son quartier, et c’est lui qui prend la responsabilité de faire les poches des passants et n’hésite pas à se battre à la première occasion venue.
Pourtant, il nous apparaît vite que Blanc feint l’innocence, souvent. Il ne prend pas la peine de s’habiller lui-même puisqu’il sait que Noir le fera pour lui, même si cela le fait râler. Derrière ses airs rêveurs et sa devise « soyons heureux, soyons heureux », il fait part de ses pensées les plus sombres : la nuit le rend triste parce que le noir lui fait penser à la mort.
On rencontre alors Pépé, un vieil homme qui mendie et qui est proche d’eux, comme le suppose son nom ; c’est un peu leur famille, leur « Pépé ». Quand on le voit, dans la rue, demandant quelques pièces aux passants, il est rejeté et, derrière lui, sur une enseigne, on peut lire « the journey of life is long ».
L’été est là.

Et, avec lui, deux nouveaux personnages font leur apparition : Suzuki, surnommé Le Rat (Min Tanaka et Philippe Résimont en français) et Kimura (Yūsuke Iseya et Frédéric Meaux en français), son employé, version yakuza. Ils reviennent à Trésorville après une longue absence, et Le Rat est décidé à reprendre le contrôle du quartier. Dans ce contexte, le maire de la ville lui présente un promoteur qui a de plus beaux projets pour l’endroit : Monsieur Serpent (Masahiro Motoki et Jean-Pierre Denuit en version française). Il vient d’ailleurs et souhaite y construire un parc d’attractions.
L’avenir du quartier qui était tantôt celui de Noir, tantôt celui du Rat, est alors menacé. Pendant ce temps, Blanc croque dans une pomme et essaie d’en faire pousser un pommier.
Il y a alors une dualité constante installée depuis le début : par les noms des personnages, évidemment (Noir et Blanc, Rat et Serpent…) mais aussi dans la vision de la temporalité du quartier dans lequel chacun évolue. Entre les rêves d’échappée de Blanc -qui veut aller loin de tous avec son frère, à la mer, là où ils n’auront plus à se battre, à se défendre- et le Rat qui est fermement opposé au changement imposé par un homme plus riche et influent. Alors, qui du passé ou du futur saura le mieux maintenir l’équilibre de Trésorville ? Peut-il garder son âme d’antan, aux rues grisâtres et aux strip-clubs délabrés, tel que le voudrait le Rat ? Ou doit-il devenir profitable économiquement avec un parc d’attractions, quitte à démolir ces bâtiments qui le définissaient, comme le prévoit Monsieur Serpent ? Bien entendu, le maire aime l’argent. Alors, il donne raison à Monsieur Serpent. Sauf qu’avec cette promesse de renouveau vient la plus grande menace sur les Chats : les « muscles » de Serpent, trois grands êtres venus, à priori, du même pays que ce dernier, sont envoyés à leur recherche. Ainsi, il impose à tou.te.s une nouvelle vision : Trésorville est désormais son quartier et il va tout faire pour le remodeler.
L’automne arrive.

Dans une voiture, deux policiers discutent. L’un d’eux dit : « quand il neige, même ce quartier crasseux a l’air relativement pur ». N’est-ce pas ça, la vraie personnalité de Blanc ? Tout un tas de crasse, de problèmes, de menaces extérieures, recouvertes d’innocence, de pureté ? Mais, quand la neige fond… ce qui se cache dessous surprend quiconque n’en a jamais été témoin. Alors que Blanc et Noir sont pourchassés par les sbires de Serpent, on découvre une facette différente de Blanc. Il commence à utiliser la violence. Jusque-là, il était surtout passif quand son frère se salissait les mains, mais il n’hésite pas à mettre le feu à son adversaire dans un rire de satisfaction, probablement mélangée à de la nervosité. Et il a raison d’être nerveux, sa moitié est menacée et la paix dans laquelle il vivait aussi. On ne vole pas ses rêves à un enfant, encore moins en essayant de le tuer, lui et ce qu’il a de plus proche d’une famille.
Dans le flot d’informations visuelles qui nous fait face, un détail revient régulièrement : deux chats, des vrais, cette fois, apparaissent à l’écran. Un blanc et un noir. Un instant, le noir a une oreille blanche et, le suivant, sa robe a retrouvé son uniformité. Ces détails nous font suivre subtilement l’évolution des états d’âme des deux personnages principaux. Cela dit, quand on remarque un changement sur le chat noir, le blanc reste toujours le même. C’est donc Noir qui est le plus influencé par la pureté de Blanc, notamment quand il lui rappelle le fil du temps ; il lui remémore leurs projets futurs (la maison au bord de la mer et le pommier qu’il a planté), il lui rappelle que leur lieu de vie n’est qu’un décor du passé et du présent, mais qu’il n’a pas à le rester éternellement.
Mais le chat redevient tout noir. Blanc est récupéré par la police après avoir été blessé par un des sbires de Serpent, et Noir tente de faciliter leur séparation en lui disant qu’il a toujours été un fardeau pour lui. Il le blesse pour mieux le protéger.
Nous sommes en hiver.
La partie suivante contient des éléments de la fin du film.
Cette troisième saison nous fait nous rendre compte d’à quel point le temps a une importance dans le récit de ce film. Il est tellement important qu’il est représenté dans tous les personnages principaux. Quand l’un d’eux est menacé, c’est tout le quartier qui est ébranlé. C’est toute l’histoire qui se remet en question. Comme quand Kimura tue le Rat, c’est une partie du passé à laquelle il met un terme. Cette œuvre est pleine de symboliques à ce niveau-là, autant que dans la part de lumière et de noirceur qu’il y a dans chaque personnage.
La connexion presque surnaturelle entre les deux frères est aussi pleine de sens : quand le chat redevient tout noir, le Minotaure, l’alter ego, la version la plus sombre de Noir réapparaît. Et, victime de ce changement pressenti, Blanc plonge dans la panique. C’est, encore une fois, tout un calme qui est chamboulé.
Mais, quand il est au plus profond de l’obscurité, le souvenir de son frère ressurgit et, si infime soit-il, il réussit à dominer tout le reste : la lumière gagne sur l’obscurité, même quand c’est ce dont on est composé.
Kimura voulait appeler son enfant « Makoto » pour symboliser la vérité. Sa compagne lui a répondu « jamais. On n’aura pas de fils ». Si on se penche un peu sur la signification de cette interaction, on réalise alors que tous les méchants de ce film sont des hommes. Que les femmes sont soit mères, soit compagnes, soit strip-teaseuse. Est-ce que cela veut dire qu’il n’y a que les hommes pour tourmenter autant leur monde ? Que leur nom ne pourrait pas être associé à un synonyme de « vérité » ? d’honnêteté ? Qu’il vaut mieux avoir une fille car, à Trésorville, avoir un fils c’est prendre le risque de le voir blessé, tué ou blesser ou tuer quelqu’un ? Cela pose la question du rôle des femmes dans ce monde dystopique. Car, de façon cruellement similaire à notre réalité, elles sont invisibilisées et personne ne se demande où elles sont dans les personnages influents. Elles représentent un accessoire, autant physiquement que par leur statut dans la société, alors qu’elles sont la moitié de Trésorville et son avenir -en leur capacité de porter les enfants qui seront les futurs habitants du quartier.

image tirée du manga par Taiyô Matsumoto
En plaçant les femmes en arrière-plan du récit, le réalisateur montre que l’avenir du lieu est moins important que son passé. Les hommes ressassent leurs souvenirs et acceptent sa stagnation, quand ils ne veulent pas simplement le détruire pour créer du profit. Le futur conservant les éléments passés et les améliorant, c’est une question qui n’est jamais posée. Sauf quand Blanc plante un pépin de pomme. Faire pousser un arbre, il y a peu de choses qui symbolisent aussi bien le renouveau et, quand c’est avec la terre crasseuse du vieux quartier, c’est une des meilleures façons d’envisager l’avenir. C’est peut-être pour cette raison (et ce n’est qu’une théorie) que Blanc est doublé par une femme dans la version japonaise, française et dans toutes les versions que j’ai pu trouver. Blanc représente alors autant la lumière, l’avenir et la vérité, qu’une habitante de Trésorville. Et, visiblement, c’est lui qui permet à Noir d’être heureux. En se concentrant sur ses rêves, il transmet l’espoir d’une vie meilleure.
Tout en subtilité, on pense que Noir est plus important que son petit frère car il agit directement, mais, au final, c’est ce dernier qui imagine. C’est lui qui rappelle leur objectif : aller vivre près de la plage. Seuls, là où personne ne viendra les menacer, là où ils ne vivent plus dans le passé, là où ils peuvent construire une maison bleue et réaliser leur rêve. Malgré la cicatrice lui rappelant sa part de noirceur, Noir a pu trouver la lumière grâce à Blanc. Et dans ce nouvel univers, dans cette utopie, être heureux leur est enfin possible.
Loin de l’obscurité, c’est en été, que le pommier finit par pousser.





Laisser un commentaire