Dans La Moustache d’Emmanuel Carrère (2005, d’après son roman), lorsque le personnage de Vincent Lindon, fier porteur de moustache depuis des décennies, se décide un beau matin à la raser, il croit devenir fou : personne ne remarque le changement et pire encore, l’intégralité de son entourage doute qu’il l’eût jamais portée, cette satanée moustache ! Dans Alter ego, c’est la même ironie cauchemardesque qui se joue devant nos yeux : le protagoniste constate quelque chose d’extraordinaire et qui saute aux yeux… mais autour de lui, personne ne s’étonne, personne ne voit rien ! Alex (Laurent Lafitte) découvre avec stupeur que son nouveau voisin, prénommé Axel (Laurent Lafitte), est son sosie parfait. Son double exact – mais en mieux, en tous points. À commencer par son patrimoine capillaire… Alex tente désespérément d’en parler à sa femme (Blanche Gardin), qui ne constate absolument aucune ressemblance. Alex éprouve immédiatement une haine à peine dissimulée à l’égard de ce nouveau voisin, fondée sur une intense jalousie qui se mue en obsession maladive. Depuis la fenêtre de sa chambre, dissimulé derrière un rideau, planqué dans la cabane en plastique du jardin, Alex épie les faits et gestes de ce double horripilant, ce « meilleur lui-même ». Axel est plus sportif, il a les dents plus blanches, sa maison (identique elle aussi) est mieux décorée, sa voiture est plus chère, son poste (à la COGIP, même entreprise) est plus important et son portefeuille est donc mieux garni, sa femme (Olga Kurylenko) est plus chic, son jardin est mieux entretenu, ses barbecues ont plus de succès… Bref, c’est insupportable pour Alex ! S’ensuit une escalade de situations burlesques… et assez flippantes !

On est instantanément embarqué par la proposition absurde, surréaliste et absolument imprévisible de cette comédie noire devant laquelle on rit jaune, le duo de réalisateurs poussant la situation jusqu’au malaise. De la comédie drolatique et franchement tordante, le film glisse vers la description d’un mal être profond puis vers la satire sociale féroce, description d’un univers où le bonheur se mesure à l’aune du regard et de la réussite des autres, du standing matériel et du capital – économique, culturel, symbolique… Le film touche juste, le rire se fige, laissant apparaître une inquiétude sourde et profondément contemporaine. Alter ego dissèque la violence feutrée d’un système de hiérarchies implicites qui transforme chaque individu en concurrent de son semblable. Cette duplication n’est pas seulement un gag narratif : elle est le symptôme d’un monde où la valeur de chacune et chacun se mesure à sa performance et à sa capacité à se conformer aux normes de la réussite.

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Le film a été présenté dans deux festivals avant d’affronter le public des salles de cinéma : le Festival de Gerardmer (film fantastique) et le Festival de l’Alpe d’Huez (film de comédie) : c’est assez dire le grand écart, mi-crispé, mi-rigolard, que nous propose cet ovni, difficilement classable, et qui mérite bien qu’on lui consacre 104 minutes de nos vies. Pour son scénario original et efficace, pour les performances remarquables des acteurs et actrices, Laurent Lafitte et Laurent Lafitte en tête, et pour le plaisir de se gondoler devant la caricature effroyablement drôle du petit monde de l’entreprise et de la banlieue pavillonnaire – inlassablement disséqué de film en pastille télévisuelle par Nicolas et Bruno (auteurs au tout début des années 2000 du fameux Message à caractère informatif sur le Canal+ d’avant Bolloré). On y apprend beaucoup sur nous-mêmes et nos contemporains. Pas de doute, comme on le dit traditionnellement en fin de réunion d’étude à la COGIP : « c’est vraiment très intéressant ! »