“Achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n’augure aucune fortune.“

Ainsi est présenté le dernier film de Valérie Donzelli, ovationné lors de la dernière Mostra de Venise et sorti en 2026. Cette belle accroche, loin d’être un résumé, a une portée bien plus forte, celle d’en annoncer le ton. L’art et la misère, l’espoir et la réalité, telles sont les essences du roman éponyme et largement autobiographique de Franck Courtès, ex-photographe portraitiste, également reporter, qui a abandonné le confort de l’objectif pour la dureté de la plume. Une vie d’écrivain libre et passionné, mais dont l’amour se paie au prix fort, celui de la précarité.

Le protagoniste, un homme à la sensibilité dérangeante

Paul est un homme qui a choisi de consacrer son existence à sa passion. Photographe réputé, il a délaissé ce métier dans lequel il ne se reconnaissait plus pour mieux se retrouver dans l’écriture de romans, largement autobiographiques. Plutôt que de subir les aléas de la routine, il s’en est créé une nouvelle, choisissant une liberté d’être pour en abandonner d’autres, plus matérielles. Or dans le monde de l’ordre et de la rationalité qui est le nôtre, cet homme qui a tout pour vivre dans les normes s’y place en dehors, dans une marginalité qui dérange; silencieux, caché derrière ses petites lunettes métalliques, il se tient à l’écart de l’agitation générale, peut-être aussi pour s’en protéger. Dans l’effervescence de la vie active, il faut être dans le rythme, battre la mesure à l’unisson pour que résonne la grande symphonie du travail et de la réussite. Mais les pulsions tambourinantes du cœur l’ont emporté sur le chant des sirènes, attisant chez d’autres adultes l’incompréhension la plus totale.

Avoir la tête dans les nuages et vouloir y rester, voilà une idée saugrenue; les rêves, en grandissant, ne sont pourtant plus destinés aux adultes. Or la vie de voulu n’est pas la plus facile : pour le romancier, elle se situe entre les murs miteux d’un sous sol, le seul espace qui lui permet d’exister réellement.

Fantasme et préjugés, le fléau invisibilisant de la réalité artistique

Tout quitter pour vivre, exaucer son souhait, c’est vouloir s’en imprégner pleinement, un désir aussi mal vu qu’incompris dans nos sociétés régies par la volonté du bien-être matériel avant son épanouissement intérieur. Le métier d’auteur en est un exemple particulièrement périlleux: il s’agit d’un art chronophage, dont les places rémunérées sont rares et payées à coups de lance-pierre. Écrire ne suffit pas, avoir un travail alimentaire est une nécessité, ses œuvres lui rapportant à peine 300 euros. À l’ingratitude financière s’ajoute aussi le poids social d’un tel choix, notamment de la part de ses proches. Une activité qui ne rapporte rien, ni à lui ni aux autres, mérite d’être questionnée. Ou alors quitte à s’entêter, autant écrire sur des sujets qui intéressent ou qui se vendent. Telle est la même rengaine subie aux moindres retrouvailles en famille, qui se transforment vite en série de reproches ou en plans prise de parole face caméra. Paul, le visage en gros plan face caméra, essaie de se justifier quant à la poursuite de ses activités artistiques, une défense vaine assaillie de remarques par ses interlocuteurs, lui posant sans cesse des questions déconnectées de sa réalité et superficielles.

Écrivain est un métier qui fascine mais qui est également entouré de fantasmes, et quand ceux-ci se heurtent à la réalité, la collision est souvent brutale. Le talent vient en travaillant et demande du temps, un temps hélas régulièrement requis pour travailler comme main-d’œuvre sous-payée de jour comme de nuit ; il s’exécute, impassible, dont le regard arbore toujours la même résignation. Tous les livres n’ont pas le même succès, ni le même prix, mais la passion ne réfléchit pas en termes de bénéfice. Paul rédige comme il ressent, spontanément et avec liberté, pas selon des objectifs imposés. Ceux qui ne partagent pas cette vision tiennent alors des propos irréels, absurdes.

À travers la figure de l’auteur, c’est tout le milieu artistique précaire qui est concerné, car seule la notoriété ou la richesse permettent de voir les efforts et le travail véritablement considérés. L’imaginaire collectif, forgé en partie par la véhiculation de clichés, a inscrit dans les mentalités des idées reçues un peu bohèmes, de la vie d’artiste. Mais la pauvreté a elle aussi ses clichés et si elle n’est pas criante, elle se voit alors ignorée de la société. Or la vie est faite de nuances, parfois bien sombres, qui engloutissent des millions de gens dans la précarité et l’invisibilisation de leur situation, aux conséquences dramatiques et bien réelles (isolement social, hygiène et soin, cadre de vie,…).

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La mécanique du cœur, les rouages d’une hypocrisie cynique

Au quotidien, Paul travaille comme prestataire sous-payé via Jobber, une application où chacun propose une offre de ses services moins élevée que celle du concurrent, afin de remporter une tâche publiée par un particulier. Le principe est simple, accessible, humiliant. La main-d’œuvre la moins chère « remporte » la mission souvent longue et ingrate. Ceux qui embauchent sur la plateforme sont de toutes classes sociales ; étudiants, prolétaires, bourgeois… Il n’y a pas de petites économies ni de morale à exploiter ceux qui ne peuvent rien refuser. Ainsi, il passe des heures durant à porter de lourds sacs de gravats sur son dos, user ses mains dans le terreau, jusqu’à s’abaisser à même le sol, tondant l’herbe d’un particulier aux ciseaux à défaut d’avoir une tondeuse. La même personne qui lui met un avis défavorable suite à la lenteur du service due aux conditions qu’elle a elle-même imposées.

Le regard des autres devient un fléau réducteur, dont le moindre geste dédaigneux s’imprime dans son esprit. Les souvenirs de ces instants vécus sont courts et tremblants, s’affirmant différemment en images avec un grain prononcé, comme si l’attaque de l’image n’était que la perception visuelle ressentie par le romancier. Cette dissonance de point de vue, parfois accompagnée de la voix off du personnage qui ponctue le récit, offre une esthétique marquante illustrant sans démesure les violences banalisées d’un quotidien précaire. Cet abus des plus démunis, alors, est une sorte d’esclavage moderne cynique dénoncé, mais ailleurs dans le monde, là où sont « les vrais pauvres ». Or en Occident s’y déroule une variante qui ne choque personne, voire qui accommode puisque qu’elle est si discrète ou, du moins, plus facile à ignorer.

La bête humaine moderne, le résultat d’une déshumanisation par l’argent

Moteur de notre société et au cœur des préoccupations de tout à chacun, l’argent, merveilleux et aliénant, est de plus en plus omniprésent dans le quotidien, s’y insufflant dans les moindres aspects. S’il fait miroiter tous les acquis d’une existence plaisante et réussie, encore faut-il pouvoir se les payer, à défaut d’être considéré comme un rebut de la société. Paul prend alors conscience que le manque de moyens n’impacte pas seulement les besoins alimentaires et hygiéniques de sa personne mais de nombreuses sphères de sa vie, dont la sociale et la familiale. Lors d’une soirée entre amis, il emmène une bouteille de vin bon marché, un présent qui ne manque pas de se faire remarquer au milieu des autres cuvées au coût plus élevé.

Malgré les fréquentations ordinaires qu’il côtoie, la rivalité financière donne une valeur aux relations; celui qui gagne le plus ou qui ramène les meilleures bouteilles peut se vanter et se pavaner sans crainte mais pour les plus précaires la discrétion est préconisée, l’effacement social inévitable. Une conséquence dramatique qui le touche jusque dans son intimité au sein de ses relations familiales. Pour l’anniversaire de sa fille d’une vingtaine d’années, il lui envoie une photo encadrée, un souvenir spécial pour préserver leur relation malgré sa situation. Hélas l’heure n’est plus aux souvenirs, face aux biens matériels la valeur sentimentale est devenue désuète, presque superflue. L’écart entre ses enfants et lui, les seuls véritables liens qu’il possède, s’étiole et Paul alors en visio se voit mis à part, plus douloureusement encore.

Être aisé ne permet donc pas d’avoir mais d’entretenir, de dépenser pour prouver non pas l’authenticité des liens mais leur valeur. Un entretien nécessaire des autres mais aussi de soi afin d’avoir une apparence acceptée par la norme, voire même de se placer au-dessus des standards. Un idéal obsédant à mille lieux de la réalité d’autrui et d’autant plus inatteignable pour les plus démunis. Sa transformation sociale s’étend jusqu’à son apparence lorsqu’il opte pour une coupe de cheveux quasiment à ras du crâne, plus “pratique“.

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Le plaisir de consommation, l’acquisition du bonheur moderne ou le remplacement superficiel du rêve

Au-delà du portrait d’un homme en marge, c’est une vue d’ensemble sur toute une société qui est mise en avant, révélant ses failles et ses maux modernes. Le métier de main-d’œuvre et son mode de vie l’amènent à vivre un panel de situations variées et surprenantes qui le placent en spectateur du monde. Lui qui ne travaille que pour vivre son rêve, il découvre alors d’autres vies où l’emploi est le seul moyen d’y parvenir. Parvenir à acheter le bonheur pour oublier qu’on ne le vit pas, que les actions effectuées chaque jour sont la réclamation d’un engrenage capitaliste sans fin et en perte de sens. Comme le souligne très justement la chanson d’Alain Souchon, Foule Sentimentale -qui pourtant ne date pas d’hier- les gens, à défaut d’avoir de doux souhaits, se laissent envahir par des désirs imposés qui les dépassent, créant un cycle où envie et frustration se succèdent sans fin.

La consommation est devenue dans la conscience collective l’accès normal au plaisir, une raison de donner de son temps sans contribuer à son épanouissement. Or la quête du plaisir de masse véhiculée par les influences de toute part – principalement commerciales – obstrue le ressenti d’un véritable bonheur propre à soi.

Ces prises de conscience sont extériorisées par l’écrivain notamment par le passage de musiques intradiégétiques vers extradiégétiques. Après une situation qui nous a été éprouvée en image, voilà que la réalité s’efface par le traitement de la matière sonore métamorphosée. Des moments de suspension qui s’arrêtent brutalement, comme pour concrétiser la fin des divagations mentales afin de se replonger dans le réel, volontairement ou non.

Perdues dans le monde du vouloir et du pouvoir, les quêtes individuelles nous brûlent et nous détruisent, accroissant la solitude et le manque de contact. Ainsi, au cours d’une rencontre où sa cliente devient son amante d’un soir, il finit par lui dire: “J’ai oublié comment faire l’amour“. Un aveu accueilli avec empathie par sa partenaire, elle aussi troublée par ce contact humain, cette parenthèse loin de la solitude. Si la pauvreté entraîne inévitablement le manque de tout, c’est dans ces situations que l’on se rend compte de l’absence qui nous pèse le plus, de ce qui compte vraiment : les liens, l’affection, la considération, le besoin d’humanité en somme. 

Foule sentimentale, le besoin de tisser des liens au-dessus des classes

Paul, bien qu’il se soit orienté vers une voie singulière, n’en reste pas moins similaire à ses semblables dans le fond : le véritable objectif de l’humain est la reconnaissance. L’écriture est sa voie, celle qui l’anime, et c’est ainsi qu’il veut être accepté et compris. Aussi, quand ces échos sont perçus et renvoyés positivement, après tant de batailles pour rendre légitimes ses choix de vie, c’est une vive émotion qui anime l’artiste. En pleine dédicace de son dernier ouvrage, il reçoit un appel de son fils. Ce dernier vient de terminer son livre, chose inédite puisque sa famille ne le lit pas. C’est les larmes aux yeux qu’il reçoit les félicitations de son fils, ému par son récit intime. Alors qu’une file de lecteurs admiratifs l’attend, ce sont ces paroles tant désirées qui le bouleversent le plus. Sa quête de reconnaissance est artistique mais aussi sociétale et familiale, quelque chose enfouie en chacun de nous.

Réunis par le même but mais divisés par les classes, le film interroge quant au regard porté sur les individus, réduits à ce qu’ils représentent. Dans une même ville, voire une même rue, le regard sur le monde peut être radicalement différent. Celui de Paul est à ras du sol -non sans rappeler le logement de la famille Ki-taek dans Parasite (2019)- , celui de certains clients tout en hauteur dans une réalité diamétralement opposée. La présence de la vue y est omniprésente, par le biais de remarques visuelles, de plans sur les yeux du protagoniste, de dialogues face caméra, venant briser le quatrième mur de la fiction. La vision de l’écrivain est un élément régulièrement mis en avant, notamment lors de ses rencontres, qui débutent par une brève analyse des chaussures de son interlocuteur. Un détail récurrent loin d’être risible permettant en un instant d’apprendre beaucoup sur le mode de vie, la destination, la personnalité de quelqu’un. Mais Paul n’a rien inventé, avant lui c’est un autre personnage marginalisé qui a usé de ce conseil, un dénommé Forrest Gump (1994).

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Sans dramatisation inutile, cette adaptation se déploie comme une fresque contemporaine entremêlant avec intelligence la vie d’un homme avec le cœur de sa société pourtant à son antipode. La liberté de réception est toutefois légèrement voilée par certains aspects manichéens ou excessifs, mais qui soulèvent néanmoins des situations existant comme des conséquences de la précarité générale et artistique.

La simplicité apparente de l’œuvre sert admirablement la complexité des situations abordées par le récit, et sans mentir ne se conclut pas sur une fin heureuse et simple, mais sur une vision d’espoir. Le film se clôt comme il a commencé, montrant Paul à pied d’œuvre, en pleine réparation là où au début il était présenté en train de ramasser les débris d’un mur cassé.

Il reconstruit sa vie sur de nouvelles bases et ancre malgré les sacrifices une réalité qui lui appartient, où s’écrit son rêve entre joies et peines, prix inestimable de sa liberté.