
À la fin des années 70, le film d’horreur gore est bien installé dans la culture cinématographique. Après la création du genre par le pionnier à super petit budget Blood Feast (1963), d’Herschell Gordon Lewis en 1963, plusieurs réalisateurs lancent leur carrière dans la foulée, et le nombre d’œuvres au gout douteux battant les records de faux sang et tripes à l’écran explose : La Nuit des Morts-vivants, de George A. Romero en 1968, La Baie Sanglante, de Mario Bava en 1971, La Dernière Maison sur la Gauche de Wes Craven en 1972, ou encore Massacre à la Tronçonneuse, de Tobe Hooper en 1974. Face au succès de ces films dans les cinémas Z, les drives-ins ou les dernières séances, les studios d’Hollywood s’intéressent forcément au phénomène, et, comme d’habitude, produisent une série de films plus orientés vers le grand public, dont les budgets n’ont rien à voir avec ceux des films expérimentaux dont il est question plus haut. Souvenez-vous de L’exorciste (William Friedkin, 1973), de Phantom of the Paradise (Brian De Palma, 1974), des Dents de la Mer (Steven Spielberg, 1975), ou encore de La Malédiction (Richard Donner, 1976) pour un florilège des plus célèbres. Comme précisé plus tôt, ces films font fureur parmi la jeunesse de l’époque, dans tous les pays. Mais c’est aussi l’esprit un peu punk et révolutionnaire qui plait : faisons un film avec trois bouts de ficelle et beaucoup de faux sang et de tripes pour choquer au maximum les moutons du système. Du coup, les jeunes qui voient ces films et en rigolent, se prennent au jeu : « et pourquoi pas nous? »
C’est bien ce qu’il se passe en 1976 dans le Michigan, où Sam Raimi, un jeune lycéen de 16 ans passe son temps libre à réaliser des courts métrages bricolés en super 8 avec ses amis, mais veut aller plus loin. Suite au visionnage de plusieurs succès du genre, notamment l’Halloween : La Nuit des Masques (1978) de John Carpenter, la décision est rapidement prise : ils vont tourner un court-métrage un tout petit peu plus professionnel (mais toujours en super 8!) pour pouvoir illustrer leurs compétences et leur concept à de potentiels investisseurs. Raimi et son ami d’enfance Bruce Campbell parviennent à amasser le faramineux budget de 1600 dollars, et l’aventure commence. Le film s’appelle « Within the Woods » (1978) et voit le jour en 1978. Le court-métrage terminé sert à lever des fonds pour le long-métrage basé sur le même concept : une bande de jeune va passer des vacances dans une cabane dans les bois, y découvre un livre sacré, le Livre des Morts, qui leur fait réveiller par erreur une entité démoniaque qui les possède et les tue un par un dans d’horribles souffrance. Et ça fonctionne!
Raimi et Campbell réunissent la somme nécessaire pour tourner « The book of the Dead ». Le casting se compose majoritairement d’amis et de famille des deux compères, et d’anciens de Within the Woods, comme le maquilleur d’effets spéciaux Tom Sullivan. Celui-ci crée toutes les prothèses et effets sanguins du film, allant même jusqu’à innover en modifiant la recette ancestrale de faux sang du cinéma (sirop de maïs et colorant rouge) en y ajoutant de la crème à café pour le rendre plus opaque et épais.

Le tournage se fait sur un budget minuscule d’environ 120 000 dollars, en 16mm et avec une bonne dose de débrouille à la manière des pionniers du genre ayant inspirés Raimi. Une petite différence seulement : le jeune metteur en scène a bien compris que son film doit se démarquer pour avoir du succès et se vendre, et mise tout sur le gore et la quantité de sang. Il en faudra plus que jamais vu ailleurs! La devise de la production devient donc « Plus il y a de sang, mieux c’est! » et le résultat est celui que l’on connait, même si pour essayer d’éviter une interdiction aux moins de 18 ans à la sortie US, le réalisateur décida d’utiliser du sang blanc pour les possédés. Le tournage, prévu au Tennessee pour éviter les températures frigides du Michigan en décembre, s’avèrera être un cauchemar pour toute l’équipe : l’hiver 1979 se révèlera un des plus rudes depuis longtemps dans cette région, alors qu’ironiquement il fera plutôt bon dans leur état d’origine. La cabane dans les bois est très vétuste, n’a ni chauffage, ni douche, et se situe assez loin de la civilisation pour que les allers-retours soient impossibles. Tout le monde vit et dort sur place. Le froid est tel que les réserves de bois disparaissent et qu’aux derniers jours du tournage, l’équipe se les gelant profondément, brulera les meubles qui ne sont plus nécessaires au reste du tournage pour se chauffer. Les effets spéciaux gèlent, les acteurs ne supportent pas les lentilles de contact en verre très épais plus de 15 minutes. Plusieurs, dont Bruce Campbell, se blessent en prenant des risques pour des cascades non préparées ni vraiment répétées. Rajoutez à tout ça le fait que Sam Raimi est tout de même un jeune réalisateur assez inexpérimenté qui veut tenter des plans très mémorables pour marquer le public, et donc invente des supports de caméra abracadabrants, et qui en plus croit dur comme fer en la torture de ses comédiens pour obtenir des émotions réelles à l’image … bref, c’est le gros bordel!
Pourtant l’équipe termine début janvier 1980, avec (presque) tous les plans dans la boîte. Quatre jours de tournage supplémentaire avec Campbell et le frère de Sam Raimi jouant tous les autres personnages de dos, seront ajoutés pour des plans permettant un montage plus fluide, et voilà! Raimi choisi Edna Paul, une monteuse de Détroit rencontrée quelques mois auparavant, qui sera assistée de Joel Coen (oui, oui, LE Joel Coen). Les scènes d’animation image par image de la fin du film sont parmi les plus difficiles à monter car le budget de tournage n’avait pas permis de les tourner convenablement, et les effets font trop « toc » d’après Raimi. Le film est finalement terminé, puis gonflé en 35mm pour pouvoir être montré en salles. Il est projeté pour la première fois le 15 octobre 1981 dans le cinéma d’enfance de Campbell, le Redmond à Détroit.
Le réalisateur fauché commence alors une tournée de promotion pour vendre The Book of the Dead, durant laquelle il montre le film à tous ceux qui acceptent de le regarder jusqu’à la rencontre avec le distributeur américain Irvin Shapiro, qui lui conseille tout d’abord de changer le titre pour quelque chose de plus accrocheur pour les jeunes, car selon lui « Le livre des morts » semblait trop intellectuel, puis de chercher une distribution mondiale pour faire plus d’argent. Le vétéran arrange également pour Raimi une projection hors compétition au Festival de Cannes 1982, et dans le public se trouve Stephen King, dont les éloges seront repris par toute la presse pour la publicité : la carrière du film décolle.
Banni ou censuré dans la plupart des pays acceptant sa sortie, Evil Dead bénéficia pourtant d’un solide bouche à oreille de la part des fans et des magazines de presse spécialisé dans le genre et rapporta à ses investisseurs environ cinq fois leur mise initiale.

Après deux suites (Evil Dead 2 en 1987, et Evil Dead 3 : L’Armée des Ténèbres en 1992), un remake (Evil Dead par Fede Alvarez, produit par Raimi et Campbell en 2013), une comédie musicale ( Evil Dead : The Musical en 2003), une série TV ( Ash vs. Evil Dead de 2015 à 2018) et un dernier long-métrage ( Evil Dead Rise de Lee Cronin en 2023), Evil Dead est aujourd’hui une franchise à succès, dont le prochain épisode, une suite directe à Evil Dead Rise intitulée Evil Dead Burn, et réalisée par le français Sébastien Vaniček sortira en France le 10 juillet 2026.




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