
La suite d’un film culte
Le premier Evil Dead (1981 en France) marqua les esprits par sa liberté formelle, sa violence graphique et son concept de possession à travers le genre du huis clos. Un petit joyau d’artisanat, fabriqué entre amis pour 375 000 dollars, dans une forêt du Tennessee. Le film deviendra un succès important dans le monde et un objet culte, grâce notamment aux vidéo-clubs et au fervent soutien de Stephen King. Sam Raimi réalise ensuite Mort sur le grill (1985), une comédie policière, co-écrite avec les frères Coen, qui sera un échec cuisant dans les salles américaines.
Raimi a besoin de se refaire la cerise, et grâce encore une fois à Stephen King, il trouve un arrangement économique avec Dino De Laurentiis. Le producteur italien promet 3,7 millions de dollars et une liberté artistique totale au réalisateur et à son équipe, à la seule condition que cette suite reste fidèle au premier épisode. Sam Raimi et Scott Spiegel (ami du lycée) développent un remake de l’original, en y amenant une dimension comique, proche de l’esprit des Three Stooges (troupe de vaudeville).
Les maquillages sont supervisés par Mark Shostrom, l’artisan derrière Videodrome (1983) et Les Griffes de la nuit (1984). Shostrom travaille en étroite collaboration avec les trois futurs fondateurs de KNB EFX : Greg Nicotero, Robert Kurtzman et Howard Berger. Ces trois remarquables artisans de l’animatronique (créature motorisée) sont devenus des références incontournables dans le cinéma américain des années 1990 et 2000. KNB a aujourd’hui un sacré CV : L’Antre de la folie (1994) de Carpenter, Scream (1996) de Wes Craven, Mars Attacks! (1996) de Burton et l’ensemble de la filmographie de Quentin Tarantino. Sur Evil Dead II, ils sont à l’origine de 250 plans de maquillage, conçus en trois mois de pré-production, pour une moyenne de 14 à 16 heures par jour. Leur travail mélange : costumes intégraux en latex, prothèses faciales, maquillages évolutifs, marionnettes articulées et créatures en stop motion.
Bruce Campbell reprend son rôle d’Ash Williams, en s’investissant en profondeur dans son personnage et la création de l’œuvre. Le tournage a eu lieu en Caroline du Nord, non loin de là où Spielberg avait tourné La Couleur pourpre (1985). Avec trois mois de tournage dans des conditions de grande chaleur, un Bruce Campbell réalisant des cascades improbables et des expérimentations formelles prodigieuses, Evil Dead II apparaît comme un bijou d’orfèvrerie, un laboratoire d’expérimentations à la recherche de la jubilation.

Changement de tonalité
Malgré sa grande inventivité dans le spectacle horrifique, on pouvait reprocher à Evil Dead sa lourdeur scénaristique, ses répétitions et un jeu des comédiens assez hasardeux. La faute à un ton bien trop sérieux, l’empêtrant parfois dans un simple survival convenu. Ici, pour ce deuxième épisode, Sam Raimi et son co-scénariste se libèrent des oripeaux du vieux cinéma d’horreur, afin de dynamiter avec irrévérence les attentes du film d’épouvante.
La courte exposition du début reprend la mythologie du premier film : le livre des morts et l’arrivée de jeunes adultes dans une cabane au milieu des bois. Mais cette fois, on laisse l’idée du groupe et on se recentre sur le couple Ash Williams et Linda : deux jeunes adultes venus passer un moment insolite au milieu des bois. Un prétexte narratif certes éculé, mais abordé désormais avec grotesque. Les acteurs surjouent, Ash joue au piano pendant que Linda danse et les répliques sont volontairement ridicules. Bruce Campbell trouve le magnétophone dans la pièce à côté et écoute l’incantation provenant du célèbre Necronomicon lovecraftien.
À partir de cet instant, la fameuse Shaky Cam (caméra tremblante) surgit, incarnation de la subjectivité démoniaque qui finit par prendre possession de Linda. Ash trouve sa petite amie transformée en morte-vivante aux abords de la cabane, après un jumpscare assez grossier. Le registre du film tend vers le slapstick : les corps trébuchent et se meuvent avec exagération. Le gag supplante le réel à travers une mise en scène constamment dans l’emphase. Après un grand saut absurde de Linda, Ash, au sol, finit par la décapiter à coups de pelle ; la tête vole puis roule afin de venir boucher le cadre. Sur le plan suivant, notre héros enterre sa bien-aimée, alors qu’un éclair jaillit lorsqu’il enfonce sa croix en contre-plongée. Voilà ce que sera Evil Dead II : une farce macabre sans limite où cohabitent un burlesque débridé et une violence sauvage.
Une mise en scène de l’emphase
Sam Raimi décide ensuite de reprendre le plan de fin du premier Evil Dead. Un travelling réalisé avec la Shaky Cam : la caméra est fixée sur une planche de bois et déplacée par deux opérateurs à l’aide d’une corde. Des machinistes sont placés un peu partout dans la cabane et font céder les parties du décor à l’arrivée de la caméra. Le mouvement furibond est associé à un son guttural, apportant une tangibilité et une matérialité à l’esprit. Son trajet se conclut violemment en s’introduisant dans la bouche d’Ash. Le plan suivant est un travelling inventé spécifiquement pour le film, grâce à une machine nommée la Sam-O-Cam. Bruce Campbell était fixé sur une plateforme rotative, montée au sommet d’une grue en mouvement.
La caméra ressort de la bouche de notre héros, qui se retrouve projeté dans les airs à travers la forêt. Une sensation de frénésie proche du cartoon s’installe : Ash tourne sur lui-même, se prend des branches, son corps est maltraité de toutes parts. Un état d’étourdissement habite la prise de vue, les images s’accélèrent et l’effet sonore grave se transforme en un vortex monstrueux. Soudainement, le corps d’Ash tamponne un arbre et tombe d’un coup sec. Les deux plans de la chute sont un travelling en colimaçon et un plan au ralenti du corps atterrissant dans une flaque d’eau.

La maison du bonheur
Après un début sur les chapeaux de roues, le rythme ne se relâchera pas jusqu’à la fin. On plonge dans la folie d’Ash, seul dans la maison où le mal devient omnipotent. C’est d’abord contre la tête de Linda qu’il se débat avec un grotesque merveilleux, arrivant à la bloquer dans un étau de la cabine à outils. C’est alors que le corps décapité de la défunte resurgit avec une tronçonneuse et engage un combat. Pour fabriquer cela, ils ont utilisé un buste motorisé, dirigé par un technicien au sol sur un skateboard. L’extrême violence et le trivial sont la clé de voûte de cette œuvre survoltée, où le carnavalesque sanglant et le pathétique cohabitent.
L’esprit contamine la main de notre héros, contre laquelle il doit se battre. Un moment burlesque, où la physicalité de Bruce Campbell côtoie l’autodestruction. Ash découpe sa main à la tronçonneuse, mais celle-ci arrive à s’enfuir. Juste avant de disparaître derrière les murs, la main décoche un doigt d’honneur en direction de son propriétaire. Un geste irrévérencieux qui déclenche la colère d’Ash, qui tire et troue le mur. Soudainement, des litres de sang rouge se déversent sur notre protagoniste. La couleur vire au noir et le plan défile à l’envers ; les liquides sont aspirés en direction des cloisons. Ash titube et finit par trébucher sur le plancher. La tête d’un cerf empaillé s’anime et explose de rire, suivie d’une lampe à chevet, de livres et d’armoires. Dans ce moment d’hystérie générale, Bruce Campbell regarde la caméra et rigole à son tour. La maison devient un organisme vivant, à l’intérieur duquel le rire et la démence fusionnent.
Durant cet article, je me suis seulement penché sur la première partie de l’œuvre. Car malgré ses 1h25, Evil Dead II est d’une audace d’avant-garde dans le cinéma horrifique. C’est un ballet funèbre duquel émerge une audace esthétique permanente. Une longue procession d’un carnaval morbide, dont l’exaltation abrite chaque recoin.




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