
Découvert lors de la dernière Quinzaine des cinéastes, sélection non compétitive à Cannes, La danse des renards est le premier long métrage écrit et réalisé par Valéry Carnoy, un film remarqué par la critique et salué par le jury. Sorti cette année, le film du cinéaste belge explore plus en profondeur et sous un autre angle les thématiques présentes dans son premier court métrage, Titan (2021). L’adolescence, le physique et la violence sont des enjeux travaillés au corps avec un parti pris novateur, frappant là où l’on ne les attend pas, au cœur de notre fragilité la plus intime, celle de l’esprit. Le récit suit alors le parcours de Camille, un jeune boxeur en internat sportif, plein de rêves et de talent, qui verra sa carrière toute tracée déviée par sa chute, au sens propre et figuré. Une fracture qui, comme la douleur, s’immiscera dans de multiples aspects de sa vie.
Camille, un protagoniste oscillant entre conformisme et singularité
Évoluant dans l’internat sportif qui l’aide à perfectionner sa discipline, Camille est un jeune adolescent prometteur tout comme ses amis boxeurs, se battant avec ténacité pour atteindre leurs rêves de grandeur. Un rêve qu’il touche du bout des doigts puisqu’il est doté d’un talent qui le distingue des autres, qui le place en figure de modèle auprès de ses pairs et entraîneurs. Le film commence d’ailleurs lorsqu’il combat, rapide, insaisissable, s’amusant avec les failles de son adversaire. Une attitude de jeune virtuose en pleine maîtrise de ses capacités, exaltées par une foule avide de triomphe et de spectacle. Le prodige se distingue inévitablement par son talent tout en faisant partie d’un tout indissociable : les apprentis boxeurs de sa catégorie sont une équipe soudée, la camaraderie y règne, permettant à ces jeunes de créer une cohésion puissante au-delà de leur niveau sportif ou social. Leur vie passée ensemble les réunit en permanence, les réunit autour de sujets communs comme la musique, les conquêtes amoureuses, ou tout autre élément sur lequel de jeunes adolescents peuvent échanger. Mais bien que Camille agisse comme les autres, une partie de lui possède également un attrait fort pour les valeurs de liens plus personnels comme celui qu’il a avec son meilleur ami Matteo, où ils laissent libre cours à des activités originales qui leur ressemblent comme leur observation régulière des renards, indiquant une certaine sensibilité partagée. Cette différence qui a toujours coexisté sans vague avec l’uniformité de son groupe devient après l’accident qui transforme sa vie, une faille où la moindre démonstration de sensibilité devient une brèche vers une intolérable faiblesse.

La meute, entre vecteur d’humanité soudée et animosité primitive
Semblables et réunis autour de codes qu’ils entretiennent et nourrissent, ces adolescents fougueux et impulsifs agissent à l’unisson dans un cadre où l’union fait la force. Mais cette bulle les rend malgré eux prisonniers d’un univers réglementé par les préjugés et prérequis faisant de leur groupe une force et une faiblesse pour quiconque sort du lot : Camille est le premier touché par cette conséquence, lui qui, depuis ses études, à force de travail et de passion, s’est créé un style unique, une maîtrise de soi qui l’élève en prodige admiré de ses amis et des adultes qui entourent son destin. L’entretien parfait de ces codes a fait de la vie de Camille une longue succession de jours agréables remplis de soutien chaleureux et de passion sportive. Une plénitude qui se brise lors de sa chute. Un accident où la mort l’a frôlé de près, sauvé in extremis par son meilleur ami, alors qu’il gisait auprès de la falaise d’où il avait glissé. Pas de fracture, pas de séquelles, la seule trace visible qu’il garde est une longue cicatrice à l’avant-bras. Brandie comme un trophée de guerrier prétentieux, Camille apprend bien vite que toutes les batailles de la vie ne laissent pas indemne et que la plus longue cicatrisation ne s’opère pas dans sa peau mais exige une réparation dans l’esprit. Dans l’obscurité de la nuit, l’adolescent émerge du sommeil le cœur battant, le souffle court. La caméra le scrute au loin dans sa chambre vide, dans les couloirs déserts attendant désespérément de l’aide, seul. Son corps guéri le trahit, l’oppresse, devient incapable de se battre face à la douleur imposée par ce nouvel adversaire : lui-même. Les douleurs fantômes de Camille ne sont que psychologiques, et causent pourtant des conséquences bien concrètes : sa distinction auprès de ses pairs change négativement : le groupe devient une meute, un collectif hostile à la vulnérabilité, à la faiblesse, à tout ce qui va à l’encontre de leurs règles tacites. Il se voit alors déchu de sa figure de leader, remplacé par plus fort que lui ; il devient la cible d’agressions verbales et physiques de la part de ses amis et se voit brusqué par les adultes contrôlant sa vie. La bulle d’union devient une prison dans la marginalité, la chute continue autrement et semble sans fin.
La masculinité, entre harmonie et toxicité
Le récit se déroule dans un internat, un lieu de vie clos et permanent où les jeunes adolescents d’aujourd’hui apprennent à être les adultes de demain. Des leçons qui construisent leur savoir et leur mentalité, décisives quant au choix des valeurs morales qu’ils perpétueront. Vivant la plupart du temps entre garçons – les internats et cours sportifs ne sont pas mixtes –, ces derniers reproduisent sans remise en question les types de comportements genrés que l’on attend d’eux, parfois problématiques. Ils ne parlent pas d’amour mais de conquêtes sexuelles, les faiblesses, si elles ne sont pas physiques, sont obligatoirement simulées, il faut faire corps avec le groupe ou en être écarté… Camille subit donc un ostracisme dû à sa perte de capacité, il est tenu à l’écart par ses camarades, qui ne l’approchent que pour lui lancer des railleries, cette gangrène va jusqu’à s’immiscer dans son amitié avec Matteo, désigné comme la nouvelle tête de file du groupe. Ce qu’il y a peut-être de plus fourbe dans ce rejet est le miroitement d’une nouvelle acceptation sous condition, celle de l’effort, l’argument fétiche de ceux qui ne croient qu’en la faiblesse physique. Que ce soit à travers la pression insensible et culpabilisante de son entraîneur ou à cause des jeux pervers de ses camarades, le corps de Camille est mis à rude épreuve : il endure, il encaisse, se bat, encore et encore contre lui-même alors que son corps ne demande qu’à faire la paix avec son esprit. Mais comment surmonter un traumatisme quand persistent les raisons de l’oppression en question ?
Prouver sa virilité en permanence est une performance quotidienne, écartant toute nuance dans l’expression de soi et de ses sentiments. Comme dans Titan, son court-métrage précédent, ce long, la violence sur les corps est perçue par un groupe de personnages masculins comme un jeu, un moyen de tester ses limites. Or dans La danse des renards, la blessure est individuelle, involontaire, et fait écho à une atteinte intérieure plus intime, persécutée par le reste du groupe qui la condamne.
Sensibilité et sentiment, une lente acceptation
Camille, aussi fort et talentueux soit-il, reste avant tout un être humain avec une âme et une sensibilité propre. Dans son milieu, seule la sensibilité physique est légitime, bien que mal vue à long terme, et encore plus dénigrée si ce n’est ignorée émotionnellement parlant. En témoigne la remarque scandaleusement désinvolte de l’entraîneur : « Tu as survécu à une chute de 10 mètres, ce n’est pas une petite complication qui va t’arrêter ». Prendre le risque de paraître faible dans un collectif sportif et masculin de surcroît n’est pas envisageable à moins, comme Camille, de ne pouvoir le cacher. La sensibilité est un sujet tabou, qui mériterait pourtant une plus grande attention au vu de l’intensité physique et mentale à laquelle les jeunes sont confrontés dans leur sport. Le jeune prodige n’est pas le seul à devoir gérer seul ses tourments en secret ; son meilleur ami Matteo écoute en solitaire l’une des musiques de son enfance, un chant arabe sur lequel il a vu pleurer son père et qui est devenu son refuge, pourtant à l’antipode du rap violent qu’il écoute avec la bande. Un refuge qu’il ouvre à son meilleur ami et qui devient par la suite un morceau lourd de sens et d’émotions pour eux.
Dans le film, la musique a une place de choix, et permet de libérer les sentiments de ceux qui l’écoutent ou la jouent sans parler directement, une sorte de compromis avec la pudeur que demande le dévoilement de soi. C’est le cas de Yas, une jeune taekwondoïste jouant du saxophone, seule dans la forêt à l’abri des regards et des oreilles indiscrètes, sauf celle du curieux et amoureux Camille. Sa mélodie apaise le jeune boxeur, l’amène à des moments de contemplation au cœur de la flore forestière, arrachée au temps. Ces instants musicaux sont un prétexte à l’expression étouffée de soi, les larmes coulent en silence, libérant des peines et des émotions trop longtemps contenues.

Le corps, l’entretien du physique au détriment du psychique
Qui dit sport et sport de combat de surcroît, dit maîtrise et dépassement de soi. Camille a le corps façonné par l’endurance et l’effort, sa musculature encore en développement travaille à plein régime au service d’ambitions dévorantes. Le corps est ici une matière faite pour combattre, ces entraînements ont pour but de déshumaniser l’enveloppe charnelle de chacun, d’en faire des machines insensibles, infatigables. Les douleurs traumatiques n’existent pas ou sont superflues, seul compte l’ascension de soi au profit de tous, et cela ne nécessite alors aucun faux pas. Le corps est considéré comme un outil et traité comme tel, exploité pour l’intérêt collectif, oubliant l’être humain qui l’habite. Les limites physiques et morales sont sans cesse transgressées sur les corps, celui de Camille finit par se rebeller, et s’il cicatrise de cette énième blessure, s’ouvre en lui une plaie béante dans son intériorité abîmée. Sont alors questionnés le rapport à soi et à ses limites qu’il est nécessaire de comprendre et surtout d’écouter avant d’y être forcé. En mettant les corps dans des situations d’extrême tension, la courte mais singulière filmographie de Valéry Carnoy tente d’y répondre, en poursuivant dans ses œuvres la notion de corporalité. Des échos thématiques qui résonnent également en image : après la scène d’ouverture, Camille et ses amis fêtent la victoire de ce dernier dans les vestiaires. Exaltés, les jeunes boxeurs se filment, la musique à fond, en train d’asperger de l’huile sur leur torse nu. Une scène quasiment identique que l’on retrouve dans Titan lors de l’intronisation d’un jeune garçon dans le groupe d’amis de son frère. L’individualité du corps est une surface de défi collectif où l’admiration accordée est proportionnelle au risque pris.
Le rapport à la performance ou la quête d’un idéal impossible
Si Camille se fait autant malmener après sa perte de talent, c’est aussi parce qu’il a démontré jusque-là des capacités exceptionnelles que ses camarades admirent et jalousent. Lorsqu’il se voit incapable d’exploiter son potentiel habituel, ses camarades en profitent pour se venger de cette attention qu’il accapare malgré lui et expriment leur frustration quant au gâchis du jeune homme : « Tu as tout et nous on a rien », une réplique cinglante, courte, mais qui en dit long. Les autres élèves sont délaissés, relégués à l’arrière-plan – littéralement puisque la plupart ont des rôles de figurants – et voient ainsi leurs ambitions freinées par les obsédantes performances de Camille auprès des entraîneurs. Mais pour ce dernier comme pour ses amis, la demande d’effort du coach est constante, et l’envie d’aller plus loin insatiable. Dans les combats, pas de mise en scène superflue, l’intensité des gestes y est montrée avec un réalisme saisissant, les séquences en caméra épaule et focale courte offrent un ressenti sensoriel d’exception, un point de vue presque subjectif. Une impression renforcée par ailleurs grâce à la colorimétrie dominée par des tons bleutés ou orangés, en osmose avec l’émotion délivrée. La froideur de l’image survient généralement lorsque Camille est seul, prisonnier du cadre dans des lieux clos et vides, dans des instants où ses traumatismes surgissent et le contrôlent. Les atmosphères chaudes et orangées, elles, apparaissent aussi quand ses émotions le bouleversent, mais lorsqu’il est encadré par une présence positive dans des espaces plus réduits et rassurants comme la chambre de Matteo ou le bureau du psychologue scolaire.
Un ensemble de procédés délicats, indiquant malgré les instants de joie un certain mal-être où faire toujours mieux, toujours plus, devient un idéal aliénant qui finit par perdre de son sens sportivement et humainement. Pour ces adolescents, la boxe, bien qu’importante dans leur vie, est aussi le moyen, hors des murs de l’internat, d’espérer retrouver le contrôle sur une facette plus personnelle de leur vie : Matteo, un avenir libérateur loin des trafics familiaux ; leur ami LPF – Pierre –, d’être considéré par son père ; et pour Camille l’opportunité de trouver sa voie loin des traumatismes du passé.
Entre soi et les autres, les renards
À travers cette expérience douloureuse, Camille apprend à se recentrer sur lui-même, à s’écouter et à mieux percevoir les réalités de son monde qui, comme lui, possèdent des forces et des faiblesses. Une morale sous-entendue par le film dès le titre, à l’image de Camille et des autres personnages. L’internat sportif se trouvant à l’orée d’une forêt, de nombreux renards s’y épanouissent allègrement, d’autant plus qu’ils sont régulièrement nourris par les élèves, dont Matteo et Camille. Ces derniers, fascinés par leur beauté et leur agilité, les incitent à user de leurs capacités par le biais de « l’arbre à viande », un grand arbre où les mammifères gourmands viennent livrer un spectacle d’acrobates afin de décrocher des morceaux de chair suspendus aux branches. Un spectacle qui se finit tragiquement puisque, trop nourris, l’accroissement des bêtes sauvages a évolué en gêne pour le voisinage dont les plaintes donnent suite à une battue. Les renards sont véritablement aimés pour ce qu’ils représentent – leur grâce et leurs aptitudes – et non pour ce qu’ils sont – des êtres vivants – et sont donc facilement éliminables s’ils deviennent gênants. Une réalité cruelle et cynique puisque sensiblement similaire à la situation de Camille, un parallèle qui devient alors dangereusement poreux lorsque le jeune boxeur se fait poursuivre par ses camarades dans la forêt, au moment même de la traque des renards. Jadis appréciées, il a suffi que le vent tourne en leur défaveur pour que l’hypnotisante danse des renards se métamorphose en une affolante course macabre.
Tout au long du déroulement de l’intrigue, le film aborde des thématiques riches et trop peu exploitées au cinéma, notamment dans les films ayant un univers sportif, pour ne pas désigner celui de la boxe en l’occurrence. La lutte gantée, toujours aussi populaire depuis ses débuts à l’écran et prétexte à de touchants parallèles avec des affrontements intimes, a malgré une récente évolution dans ses figures principales avec l’apparition de femmes (Girlfight (2000), Million Dollar Baby (2004), Gipsy Queen (2019), Christy (2026)…), encore du mal à innover. Une démarche qu’entreprend brillamment Valéry Carnoy et réussit à proposer une vision nouvelle d’un univers déjà filmé sous de nombreux aspects. Le grand combat de Camille n’est pas une énième lutte personnelle mais celui de sa surprise face à la rébellion de son corps blessé et la découverte de sa vulnérabilité. La boxe est montrée comme un milieu collectif, contrairement à d’autres films qui présentent un aspect plus solitaire, intime de ce sport. Ce n’est pas une zone où le personnage se bat contre ses traumatismes mais leur cause indirecte et leur entretien. La boxe n’est plus un support glamourisant au drame, mais un espace réel montré tel qu’il peut l’être, avec ses exigences et ses intolérances, mais aussi avec sa cohésion et son pouvoir d’évolution intérieure. Ce film est une ode à l’acceptation, à la sensibilité et à la différence, une ouverture à la tolérance aux autres et à soi, dans un monde qui ne le permet pas toujours.




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