Miguel volant la guitare d'Ernesto de la Cruz dans le tombeau de ce dernier.
Coco – © 2017 Disney/Pixar

Chez les Rivera, tout le monde est cordonnier de génération en génération. Mais le jeune Miguel (Anthony Gonzalez), lui, rêve de devenir musicien. Le seul problème ? Sa famille a banni la musique depuis qu’un de ses ancêtres a abandonné sa femme Imelda (Alanna Ubach) et sa fille Coco (Ana Ofelia Murguia) pour jouer ses chansons sur les routes. Miguel est persuadé que cet ancêtre n’est autre que son idole, Ernesto de la Cruz (Benjamin Bratt). Le soir de Día de los Muertos, il s’introduit dans le tombeau de ce dernier et vole sa guitare.

Le garçon se retrouve alors transporté dans le monde des morts, où il rencontre ses défunts aïeux. Pour rentrer chez lui, il doit obtenir leur bénédiction avant le lever du jour. Mais Imelda, la matriarche, ne le laissera pas partir tant qu’il n’aura pas promis d’arrêter la musique. Refusant de renoncer à sa passion, Miguel s’enfuit. Accompagné d’Héctor (Gael García Bernal), un squelette malchanceux, il se lance alors dans une course effrénée pour retrouver son arrière-arrière-grand-père avant l’aube. Une fable familiale colorée et mélancolique qui ne manquera pas d’émouvoir petits et grands.

Tonnerre d’applaudissements

Le dix-neuvième long-métrage d’animation de Pixar sort sur les écrans mexicains le 27 octobre 2017, quelques jours avant Día de los Muertos, la Toussaint locale. Un timing bien calculé, puisque l’intrigue du film se déroule justement pendant le jour des morts, dans la petite ville fictive de Santa Cecilia. C’est un triomphe ; en quelques semaines, Coco devient le plus gros succès au box-office pour un film animé de l’histoire du Mexique.

Il faut dire que sa création a été confiée à un vétéran de Pixar, Lee Unkrich, qui a commencé sa carrière en tant que monteur sur Toy Story (John Lasseter, 1995) et occupe aujourd’hui un poste exécutif dans l’entreprise. Pourtant, Coco n’est que son second film ; il était déjà intervenu comme coréalisateur sur Monstres et Cie (Monsters, Inc., Pete Docter, 2001), Le Monde de Nemo (Finding Nemo, Andrew Stanton, 2003) et Toy Story 2 (John Lasseter, 1999) avant de diriger Toy Story 3 (2010), son premier long-métrage.

Pour l’épauler, Lee Unkrich a pu compter sur Adrian Molina. Cet animateur de métier – il a travaillé sur Ratatouille (Brad Bird, 2007) – avait déjà contribué aux histoires de Monstres Academy (Monsters University, Dan Scanlon, 2013) et du Voyage d’Arlo (The Good Dinosaur, Peter Sohn, 2015), mais c’est la première fois qu’il se voit confier le poste de scénariste. Au passage, il a également écrit les paroles de plusieurs chansons interprétées dans le film.

Miguel retrouve ses ancêtres dans le monde des morts© 2017 Disney/Pixar
Coco – © 2017 Disney/Pixar

Fin novembre 2017, le reste de la planète rejoint les spectateurs mexicains : Coco est un véritable succès populaire et rapporte plus de 814 millions de dollars au box-office mondial. Avec un budget initial estimé à environ 175 millions de dollars, c’est le huitième film le plus rentable du studio à la lampe, juste derrière Vice-Versa (Inside Out, Pete Docter, 2015), sorti deux ans auparavant.

Si certains lui reprochent un rythme inégal et des similitudes troublantes avec La Légende de Manolo (The Book of Life, Jorge Gutierrez, 2014), Coco séduit tout de même la critique et remporte deux oscars : celui du meilleur film d’animation et celui de la meilleure musique originale pour Ne m’oublie pas (Remember Me).

Du grand Pixar

Cet accueil positif ne surprend pas : la plupart des films d’animation Pixar sont bien pensés, réalisés avec soin, et Coco n’échappe pas à la règle. Il aura fallu six ans de travail pour produire le film. Pendant ces six ans, les membres de l’équipe ont voyagé plusieurs fois au Mexique afin de faire des recherches qui leur permettraient de représenter la culture locale avec justesse.

Le rendu graphique est saisissant. Des jupes longues aux fanions en papier en passant par les calaveras, Coco est une explosion de couleurs qui retranscrit l’aspect festif et joyeux de Día de los Muertos. Le travail de la lumière – entre bougies, rayons de lune, électricité et magie – porte l’action avec brio et souligne l’atmosphère mystérieuse de cette nuit où l’on dit que la frontière entre le monde des vivants et celui des morts s’amenuise.

L’attention apportée aux détails est ahurissante. L’arrière-plan est rempli de personnages qui vaquent à leurs occupations. On croirait pouvoir toucher du doigt les pétales des œillets d’Inde traditionnellement déposés sur les tombes. Sur l’ofrenda des Rivera, on retrouve de la nourriture et des fleurs, mais aussi tout un tas de babioles, dont un ventilateur. Le bazar est en bazar, le film est résolument vivant, et ce même lorsqu’on bascule dans le monde des morts.

Ce dernier est peuplé de squelettes hauts en couleur modelés d’après les traits physiques les plus saillants des défunts. Même s’ils ne sont pas anatomiquement corrects, ces macchabées débordent de vie : un challenge pour les animateurs, qui devaient réussir à infuser de l’émotion dans des tas d’os dépourvus de muscles et de chair. La ville sur plusieurs niveaux dans laquelle ils évoluent est un hommage somptueux et grandiloquent à l’évolution de l’architecture mexicaine au fil des siècles.

Abuelita Elena (Renée Victor) parle à Miguel de l'importanec de l'ofrendaCoco – © 2017 Disney/Pixar
Coco – © 2017 Disney/Pixar

Tragi-comédie musicale

Coco rend également hommage à la musique et la représente sous toutes ses formes, des mariachis aux fanfares en passant par l’électro, l’opéra, et même les verres frottés. De nombreux musiciens mexicains sont venus dans les studios de Pixar pour enregistrer la bande originale du film, apportant avec eux leurs instruments traditionnels. Dans la dernière partie de l’intrigue, une version revisitée de La Llorona, un célèbre morceau du folklore local, est interprétée par Imelda et Ernesto de la Cruz.

À noter que, même si le film est coproduit par Disney et devait initialement être une comédie musicale, les personnages ne chantent pas pour un oui ou pour un non : la musique est généralement intradiégétique et les héros performent chaque chanson face à un public. Par souci de réalisme, de vrais guitaristes ont été enregistrés pour servir de base à l’animation des doigts de Miguel et des autres joueurs. Dans Coco, la musique n’est pas un accessoire – elle est au cœur de l’intrigue et traduit les émotions des personnages, comme en témoignent les trois versions de Ne m’oublie pas.

Miguel jouant de la guitare en secret en regardant un film d'Ernesto de la CruzCoco – © 2017 Disney/Pixar
Coco – © 2017 Disney/Pixar

Concernant l’histoire, si le récit est simple et le twist final assez convenu, la palette émotionnelle de Coco nous fait passer du rire aux larmes. Le film est parsemé de blagues et de gags, des plus évidents aux plus subtils : on retrouve dans le monde des morts une forme de bureaucratie, qui est souvent sujet à ridicule chez Pixar. Mais l’intrigue se veut aussi dramatique. Si la narration présente des courses-poursuites et des scènes chantées, elle sait aussi prendre son temps en privilégiant les séquences longues, qui laissent aux sentiments la place de s’installer.

On ressent la détresse de Miguel, tiraillé entre passion et devoir ; on comprend la tristesse d’Héctor, qui ne peut plus rendre visite à sa famille dans le monde des vivants. Impossible, surtout, de rester impassible devant l’arrière-grand-mère de Miguel, Coco. Cette vieille dame souriante, touchante et dont l’esprit semble être ailleurs donne son nom au film. Elle nous crève d’autant plus le cœur qu’elle ne semble réagir qu’à la mention de son père disparu, dont les Rivera ont enterré le souvenir et le nom.

Souvenirs de famille

Spoilers

Et c’est bien tout le problème. À première vue, les Rivera forment un clan uni : ils habitent et travaillent tous sous le même toit, révèrent leurs ancêtres, dont les photos sont placées sur une ofrenda, et perpétuent leur mémoire en racontant leurs histoires aux plus jeunes. Mais le récit familial est lacunaire et subjectif – il a été écrit par Imelda, qui a volontairement décidé d’en effacer tout un chapitre en gommant l’existence de son mari et en bannissant de sa vie la musique qu’elle aimait tant.

En voulant protéger sa famille, la matriarche l’a divisée : des décennies plus tard, les Rivera honorent encore les souhaits d’Imelda au détriment de ceux de Miguel, qui rêve de devenir un artiste. Les décisions de son ancêtre pèsent sur lui et semblent avoir plus d’importance que son bonheur. Le garçon peine à trouver sa place parmi les siens, et ses défunts aïeux ne soutiennent pas davantage ses projets. Mais dans le monde des morts, il pourra enfin monter sur scène grâce aux encouragements d’Héctor, le véritable père de Coco.

Après avoir entendu sa version de l’histoire, Miguel tient tête à Imelda : elle n’est pas obligée de pardonner son mari, mais elle n’a pas le droit de le rayer du roman familial. Car dans Coco, la véritable mort, c’est l’oubli. Quand personne ne se souvient d’eux, les squelettes du monde des défunts disparaissent pour de bon, et l’existence de l’arrière-arrière-grand-père du garçon ne tient qu’à un fil. On vous avait bien dit que la chanson principale du film s’appelait Ne m’oublie pas, non ? Si Ernesto de la Cruz l’interprétait par égoïsme devant les foules, Héctor, lui, l’avait composée pour sa fille, à qui il n’a jamais pu dire au revoir.

Quand Miguel la chante devant une Coco plus éteinte que jamais, la vieille dame semble revenir à la vie, et tire les larmes aux spectateurs·rices les plus aguerri·e·s. Pour la première fois, elle raconte son histoire, celle de son père, et remplit les blancs laissés par sa mère. Les Rivera retrouvent tout un pan de leur histoire, la famille est de nouveau réunie… Tout est bien qui finit bien. Derrière ce discours un peu naïf, Coco nous rappelle l’importance de la transmission : avant de mourir, de ne plus avoir le temps, il faut se dire les choses. Pour se construire, se connaître, se comprendre et s’accepter les uns les autres, le travail de mémoire est essentiel – si l’on veut savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient.

Miguel tenant la main de Coco
Coco – © 2017 Disney/Pixar

À jamais dans nos cœurs

Avec Coco, Lee Unkrich et Adrian Molina revisitent des thématiques chères à Pixar – la nostalgie, la famille ou la quête d’identité – tout en alimentant les futurs films du studio. On retrouvera par exemple l’idée de l’opposition entre le respect des traditions et la poursuite des aspirations individuelles dans Alerte rouge (Turning Red, Domee Shi, 2022) ou Élémentaire (Elemental, Peter Sohn, 2023). Mais ce qui rend Coco unique, au-delà de ses couleurs ou de la magie qui s’en dégage, c’est son discours sur la mémoire, le deuil, et sa représentation optimiste de la mort. La perte d’un être cher est toujours une épreuve, mais ceux que l’on aime continuent à vivre dans nos souvenirs : il y a de quoi sourire, non ?

Miguel et Héctor sur scèneCoco – © 2017 Disney/Pixar
Coco – © 2017 Disney/Pixar