Buenos Aires apparaît particulièrement gris. On n’est plus en confinement, mais le sentiment de communauté est en question. Les gens, pourtant, essaient : on voit des réunions du voisinage, on prépare des fêtes pour les médecins qui partent à la retraite, comme Emma (Mercedes Morán). Mais elle en a marre de cette fête, sachant que son passage à la retraite n’est qu’un licenciement dissimulé. Elle en a marre de cette société qui cache sa dérision derrière son sourire et ses mots faussement rassurants. Elle ne croit pas à ces façades, une attitude cohérente pour quelqu’un qui voit ce que les autres ne voient pas. L’hypocrisie, certes, mais aussi les fantômes.

Un détail important dans le monde de la série : pas tous les morts deviennent pas des fantômes. Juste ceux qui ont toujours des affaires à régler ou qui peinent à accepter leur nouvelle situation. Malheureusement pour eux, presque personne ne peut les voir. À Buenos Aires, Emma est la seule à avoir ce pouvoir. Même sa fille, Carolina (Dolores Fonzi), est incapable de partager ce don/malédiction avec sa mère. Au cours de la série, on découvrira que ce n’est pas la seule chose que la mère n’a pas donné à sa fille, ou que la fille n’a pas reçu de sa mère. Le partage manqué semble relier cette famille de femmes : Julie (Carolina Alvarez), la nièce américaine d’Emma, a aussi son propre rapport avec les fantômes, ce qui rend sa mère, Lidia (Alejandra Flechner) folle. Elle, qui était partie aux États-Unis pour avoir une vie meilleure, ou pour être autant prolétaire qu’en Argentine, mais avec l’aura du Nord global. Pourtant, sa fille et sa folie risquent son joli récit de vie. S’appuyer sur sa sœur est impensable : même si Emma n’était pas la première folle de la famille, toutes les deux en ont marre l’une de l’autre.

L’œuvre de Mariana Enriquez, dont Pablo Larraín a adapté quatre de ses nouvelles dans cette série (l’éponyme Mes morts tristes, ainsi que Julie, Un lieu ensoleillé pour personnes sombres et Quand on parlait avec les morts) suit la voie de Stephen King pour s’en servir des frissons fantastiques pour évoquer des horreurs qu’on peut retrouver dans la vraie vie. Ainsi, les fantômes de cette série ne sont que des métaphores. Ils sont bel et bien réels, même si personne ne peut les voir. En fait, lorsque la façade craque et que les habitants du quartier d’Emma les découvrent, la crise est vraie (aucune tradition de littérature fantastique comme celle de l’Argentine ne vous prépare pour entendre constamment les filles du quartier brutalement assassinées ou les voleurs- coupables ou présumés- qu’on a laissé mourir). Mais, en même temps, la crise qu’on ne pourrait pas vivre dans notre réalité marche à côté de celle qu’on peut trouver dans notre expérience. Dans cette série, Larraín, avec ses co-scénaristes Guillermo Calderón, Anastasia Ayazi et l’autrice originelle, prend les fantômes fantastiques et sociétaux des nouvelles (l’abandon social qui conduit à la méfiance entre voisins et la montée de l’extrême droite, l’écart entre les immigrés au Nord global- particulièrement ceux qui sont allés à la grande puissance voisine, les États-Unis- et ceux qui sont restés au Sud, survivre à une jeunesse défoncée) et les tisse ensemble, gardant plus ou moins des détails de chaque histoire individuelle tout en créant une nouvelle fresque : l’histoire de femmes d’une même famille, sœurs, mères, filles, tantes, nièces et cousines, qui peinent à se comprendre jusqu’à être forcées par des circonstances surnaturelles. La matriarche disparue, dont la mort constitue la première séquence, observe impuissante. On ne l’a pas vu vraiment vivante, mais on peut supposer que, même avant sa mort, elle ne pouvait plus faire grande chose pour ses descendantes. À la différence d’elle-même, cette figure mythique de la matriarche toute puissante et source de sagesse est parfaitement disparue.

Série Mes morts tristes – Saison 1

La famille a toujours été un miroir pour que l’art narratif observe l’état de la société. Relier toutes ces protagonistes dans un seul nid familial va au-delà du clin d’œil du fait que ses histoires s’originent d’après la même autrice. Elle leur rend une puissance qui met la série non seulement à la hauteur de son œuvre source, mais aussi de l’indépendance en tant qu’œuvre d’art. À travers cette famille, on trouve un monde où l’amour peine à s’exprimer, caché derrière la dérision, le mépris, l’en-avoir-marre. L’exercice d’empathie possible ne cause que la crise et des nouvelles désillusions. Le monde n’est pas si éloigné de celui des Nouveaux Sauvages (2014) (une séquence avec des fonctionnaires presque zombifiés établit des filiations entre Emma et le personnage joué par Ricardo Darín au film de Damian Szifron) et les fantômes n’arrivent pas à sauver personne. Parfois, on ne peut que vivre avec eux. Ce n’est pas le message le plus encourageant, mais il n’est pas tragique non plus. Il suffit pour que la vie continue.