11 ans après son dernier film sur la Shoah, L’origine de la violence (2016), Elie Chouraqui revient avec une nouvelle œuvre, Les Héros du Louvre, mêlant histoire individuelle et collective au cœur de la Seconde Guerre mondiale, entre souvenirs et exploration de ses traces, à travers une vision authentique mais plus intime. Cette histoire, c’est la sienne, ou plutôt celle de sa famille, celle d’une épopée fantastique et terrible sur les routes de l’exode, menée par Babi Maklouf Benhamou, son grand-père et gardien de nuit au Louvre, pour qui ces chemins étaient les seuls pouvant préserver ce qu’il chérissait : l’amour des siens et l’amour de l’art.

Lorsque la guerre éclate, et que l’invasion se presse de manière imminente, le célèbre musée s’empresse d’écouler discrètement ses œuvres en sécurité. Alors, poussé par la passion et le devoir, Babi Maklouf accepte de partir risquer sa vie, mais pas à n’importe quel prix : s’il part, c’est avec sa famille.

L’entremêlement d’une histoire individuelle et collective peu fréquente dans une période historique extrêmement traité

Si le cinéma a depuis longtemps, comme d’autres arts, utilisé son médium pour témoigner de l’histoire et de ses tourments, la Seconde Guerre mondiale en est un sujet de prédilection intarissable, tout comme ses marques dans l’Histoire. Or, après avoir été traité sous de multiples angles et par tous les genres, l’apport mémoriel et artistique s’en trouve amoindri, tout au plus redondant. Ce film parvient néanmoins à s’illustrer par la nouveauté qu’il amène et porte sa pierre à l’édifice : celle d’un road-movie sur les routes de l’exode, conduit par une famille franco-algérienne que les aléas ont liée à la préservation d’un patrimoine culturel mondial inestimable. Hormis les martyrs et résistants, les civils sont rarement mis en avant, surtout ceux hors origines métropolitaines, qui au même titre que les autres ont vécu et subi le cours de l’Histoire.

Un autre visage de la Seconde Guerre mondiale y est montré, celui de millions de gens qui fuient la peur du nazisme pour l’angoisse de leurs bombes, préférant arpenter des chemins incertains loin de leur quotidien, loin de l’oppression. S’ajoute à cette débâcle collective une mission plus singulière pour la famille Benhamou, qui rend ici justement hommage à une opération historique trop invisibilisée, dont l’oubli n’aurait pas été si grand en cas de finalité malheureuse. Toutefois, si le film vante — à raison — le courage de ceux qui ont empêché le pillage, il se garde bien de mentionner que le Louvre lui-même est le détenteur d’œuvres détournées, acquises notamment auprès de pays fragilisés par des tensions ou des conflits similaires.

Une histoire en quête d’authenticité : quelles libertés pour y parvenir ?

D’emblée est exposé ce désir de transmettre un fragment du passé avec le plus grand réalisme qui soit grâce aux libertés narratives de la fiction. Nous entrons dans l’intimité de cette famille, de manière presque documentaire, au chevet de Babi (Kad Merad) devenu âgé, entouré de ses petits-enfants qui retracent sa vie. À l’évocation du passé, les temporalités se troublent et les souvenirs prennent soudainement vie ; cohabitent dans un même lieu passé et présent, racontant un récit commun. Progressivement ne reste plus que la voix des narrateurs, qui à son tour disparaît pour laisser place au présent d’un autre temps. Ce glissement de narration et d’époque perturbant au premier abord s’illustre de manière efficace et lie astucieusement leur petite histoire à la grande.

D’autres traits de mise en scène réservent eux aussi des choix surprenants, comme la gestion d’effets sonores et visuels, dirigés vers la perception intérieure des personnages plutôt que l’attention du spectateur. C’est notamment le cas lors de séquences éprouvantes où les sens sont en alerte face au danger. Les sons se chevauchent en un concert strident et cacophonique, intervenant de toute part, cri et coup deviennent indissociables, indiscernables. L’image, victime de ce climat anxiogène, se fige, affolée, tiraillée entre lenteur et vitesse, incapable de se stabiliser. Au-delà d’une tension palpable, ce sont les traumatismes de ces instants qui sont littéralement rendus visibles, tendant à effleurer les personnages au plus près de leurs fragilités.

Copyright Stéphanie BranchuStars Marie Gillain, Kad Merad Film Les Héros du Louvre

Suivre le bon chemin sur les routes de l’exode…

C’est d’ailleurs l’une des raisons, entre autres, qui a amené la présence d’archives lors des scènes d’exodes. Si la volonté première est d’imprégner d’émotions fortes et réalistes — puisque réelles —, cette manœuvre désarçonnante pour l’immersion apporte un aspect brillant : celui d’une prise de conscience. Fiction et archives s’alternent, parfois se mélangent, ne faisant plus qu’un. Le divertissement se dote d’un ton plus grave, rappelant que, quelle que soit la source des images, toutes deux sillonnent la même Histoire. Certains dialogues suggèrent d’ailleurs que le passé n’est jamais loin, et la barbarie toujours plus proche. Lorsque Babi, témoin des attaques aériennes sur les routes civiles, se désole de ces crimes gratuits, comment ne pas y entendre fatidiquement un cruel écho de notre propre actualité…

Hélas, si le film se pare de bonnes intentions, cela ne suffit pas toujours, portant parfois préjudice à ces dernières par manque de nuances. L’intrigue court parfois sur des routes qui ne sont pas les siennes, cherchant à englober toutes sortes de situations et d’acteurs ayant façonné la guerre. Hors chacun de ces cas demande à ce qu’on s’y attarde et les scènes un peu rapides donnent une impression de caricature regrettable. À trop vouloir appuyer ses idées, le film s’enrobe de lourdeur et manque de naturel, et certaines évidences comme l’héroïsme du père de famille et de ses proches se voient accaparées de louanges qui finissent par paraître exagérées. D’autre part, plusieurs clichés tels que l’homme fort et malin ou la femme sensible et impulsive, entre autres, auraient pu être épargnés, surtout dans cette catégorie de films entretenant des stéréotypes genrés que les témoignages historiques n’ont pas toujours validés.

Les Héros du Louvre est inconditionnellement un film témoin d’une époque, mais aussi témoin de son temps. France, Allemagne, Autriche, Belgique, Angleterre, États-Unis… Tous ces pays ont été, en ce mois de septembre, liés à la production d’un film concernant une guerre passée, la Seconde Guerre mondiale pour la plupart. Quel étrange engouement dans une période à la géopolitique vacillante, que de ressasser aujourd’hui ce qui fut l’un des pires conflits traumatiques. À l’instar du long-métrage d’Eli Chouraqui, Rose, Pressure ou encore Justin le Juste, ces films mettent en avant des figures héroïques, humaines, au service de valeurs morales et objectifs honnête.

Il faut croire que les héros d’aujourd’hui ne portent plus de capes, ils sont des êtres ordinaires portant sur leurs épaules le poids d’une humanité lumineuse, éclairant la noirceur du passé et l’incertitude sombre des nouveaux horizons.